LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 1 NOVEMBRE 1997

 

La femme de l'année devrait être un gars

 

Le Salon de la Femme, en collaboration avec LA PRESSE présentera le Gala des dix femmes de l'année, le 28 avril prochain, à 20 heures, à CFTM.

Ces dix femmes seront honorées pour leurs réalisations dans des domaines tels que les arts, les communications, les sports, la politique, les sciences, l'action sociale, l'éducation, l'action humanitaire, la condition féminine, etc.

Elles seront choisies, par un jury parmi toutes les candidates que le grand public est invité à présenter

Alors si vous connaissez une femme extraordinaire, résumez ses réalisations sur une feuille dactylographiée, inscrivez vos nom, adresse, téléphone, ceux de votre candidate et ceux de deux personnes pouvant attester de l'authenticité de ses réalisations. Postez avant le 2O mars à : LES FEMMES DE I'ANNEE, Salon de la Femme de Montréal CP800, Succ. A. Montréal, PQ, H3C 2V5.

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Ne cherchez pas la joke, il n'y en a pas. C'est un vrai gala, la bonne adresse, une vraie annonce... A laquelle vous pouvez donner suite si vous connaissez une femme extraordinaire...

Ce n'est pas mon cas. Je ne connais pas de femmes extraordinaires. Aussi, voudrais-je soumettre respectueusement, à l'honorable jury, une candidature un peu particulière, bien que tout fait exceptionnelle : la mienne.

Réglons tout de suite un petit détail : je n'ose pas croire qu'on me tiendra rigueur, ici, d'être un homme. La mode, ni les moeurs ne sont plus au féminisme radical. À une époque où les femmes ont presque obtenu d'être, traitées comme des hommes, il m'apparaît équitable, en contre parties ( si j'ose dire ! ), qu'un homme puisse être élu femme de l'année... En tout cas, j'avertis que je ne tolérerai pas qu'on me disqualifie sous le fallacieux prétexte de mon sexe...

Certes, cet honneur, dans ce qu'il aurait d'inattendu, serait en complète harmonie avec ma primesautière personnalité. Mais pour dire la vérité, il me vengerait surtout de tous ces prix que je n'ai jamais eus, en particulier eux que l'on a préférés donner à Réjean Tremblay. Si le Bleuet a déjà été récompensé pour l'excellence de sa langue, je me dis que c'est la preuve qu'il n'est pas d'honneur contre-nature, et que rien ne s'oppose donc à ce que je sois nommé femme de l'année...

Mais vous me connaissez, je n'accepterais pas qu'on m'honore par complaisance. Encore moins sur le détestable principe de la discrimination positive. Je ne veux pas être choisi parce que quelqu'un, quelque part, se sera rendu compte de la criante sous-représentation des hommes dans le sélect groupe des dix femmes de l'année... ( Parlant de sous-représentation, souvenez-vous : Un homme sur deux est une femme, disaient plaisamment les féministes des premiers combats. Il est grand temps, je crois, d'ajouter : Et vice et versa ! )...

Non, je ne veux aucune faveur. Je veux être choisi sur le mérite de mes réalisations. Et encore, pas n'importe lesquelles, pas les plus visibles... Certes, j'ai fait beaucoup pour les arts ( encore récemment pour la chanson que j'ai ragaillardie de mes viriles admonestations )... J'ai aussi donné une âme aux communications ; quant à l'éducation je me suis particulièrement attaché à faire la vôtre, ce qui devrait me valoir au moins la canonisation... Enfin, je glisse discrètement sur mon action humanitaire, je ne ferai pas le compte public de mes aumônes, il me suffit de savoir qu'elles ont nourri quelques négrillons des hauts plateaux, et qu'elles sont déductibles de l'impôt...

Je vais vous le dire à la fin de quelques réalisations je me réclame : je veux être du nombre des dix femmes de l'année, au seul et unique titre de grand défenseur de la condition féminine... Parfaitement madame !...

 

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Quand j'ai entendu parler pour la première fois d'amélioration de la condition féminine je fus bien embarrassé... Améliorer quoi ? Je venais justement de repeindre notre cuisine et de l'équiper du dernier cri de l'électroménager. Ma femme était folle de joie et je l'entends encore dire à son amie Lucie. " C'est bien simple, il me traite comme une princesse ! "...

Vous ne me croirez peut-être pas, mais j'ai réussi quand même, à force de caresses et d'attentions, de compliments sur sa crème de céleri, j'ai réussi à la transporter plus haut encore, au somme de sa condition féminine... Pleurait-elle en coupant les oignons ? Je me précipitais, épongeais ses beaux yeux, la mouchais ; là, souffle fort mon minou, et maintenant, l'autre narine...

Mais vous savez comment elles sont, plus vous leur en donnez, plus elles en veulent. La mienne, comme la chèvre de monsieur Séguin, se mit en tête de quitter son paradis...

- Je veux aller travailler, je m'ennuie ici !

- Mais le loup te mangera !

- Youppi !

Elle voulait voler de ses propres ailes ? Soit, je ne serai pas celui qui l'empêcherait de sortir du nid. Au contraire, j'ai appelé quelques amis qui étaient dans les affaires, pour leur demander s'ils avaient besoin d'une bonne, d'une femme à tout faire, un peu réceptionniste, un peu infirmière, un peu mère et encore très décorative... Non merci, ils n'avaient besoin de personne, ils étaient très satisfaits de leur propre secrétaire...

Alors elle prit sa condition féminine en main. Elle sortit beaucoup, allait à des réunions, des manifestations... Du jour au lendemain, elle se mit à me dire des choses que je ne comprenais pas très bien. Comme par exemple, un soir, j'ôtais mon manteau dans l'entrée :

- C'est toi, déjà ?

- Comment ça, déjà ? T'aurais préféré que je rentre plus tard ?

- Plus tard ou mieux encore pas du tout. Sais-tu, je me sens moins seule quand t'es pas là...

Je faisais ce que je pouvais, mais j'apprenais beaucoup moins vite qu'elle. Quand elle est devenue lesbienne et chauve, moi je venais tout juste d'apprendre à recoudre un bouton. Et aujourd'hui, 15 ans plus tard, alors que je suis enfin un féministe accompli, la tabarnak vient de se remarier avec un pompier, ils ont acheté un bungalow tout équipé à Beaconsfield, et elle parle de lui faire un enfant...

On en est là. Les femmes ont baissé les bras, même les plus fortes. Le féminisme moribonde. On ne parle plus que de retour en arrière.

Les dix femmes de l'année ? Je mérite d'en être bien plus que toutes ces renégates qui ont fait un beau voyage, et après s'être fait reluire la toison, s'en retournent pleines d'usages et raison, vivre entre leurs époux le reste de leur âge.

Vous voulez que je vous dise mieux que ça ? Les dix femmes de l'année, ça devrait être dix gars.