LA PRESSE, MONTRÉAL, MERCREDI 11 FÉVRIER 1998

 

Be nice ! Be cool !

 

Cette chronique a été rédigée avant l'annonce de la disqualification de Ross Rebagliati

 

MONT SAINTE-ANNE

Quatre ados boudeurs et dégingandés. Quatre planchistes de Lorettevitle, David, Willy, Martin, Axel, et le petit frère de l'un d'eux, Mimi. Je les ai rencontrés dans le parking du chalet du Mont Sainte-Anne. Ils rangeaient leurs planches à neige. " Loretteville ? leur ai-je dit. Vous devez connaître Sylvain Bouchard ? Mais si, Sylvain Bouchard, le patineur de vitesse longue piste qui est à Nagano, il est de Loretteville comme vous... "

C'est comme si je leur avais parlé en serbo-croate.

- Nagano ? On regarde pas ça, c'est pour les parents.

- Même le surf ?

- Ah oui Galiani, le médaillé d'or canadien !

- Rebagliati. Ross Rebagliati. Donc vous regardez quand même un peu les Jeux...

- Non, a dit Martin. Mon père m'a appelé quand c'est passé à la télé : viens voir le malade, encore plus malade que toi sur une planche à neige ! Les parents ça chialaient : pourquoi tu fais pas du ski comme tout le monde. Mais là, ils voient Raliani avec sa médaille d'or, c'est bon pour nous...

- Rebagliati. Pourquoi vous ne regardez pas les Jeux ?

- Parce que c'est plate, a dit Martin.

- Ben moi, a dit Mimi, je sais qui c'est Sylvain Bouchard le patineur dont vous avez parlé. Mes parents lui ont envoyé un message par Internet. Moi, je les regarde les Jeux.

C'est parce que t'es petit, a dit Martin.

C'est parce que t'es con, a dit William.

C'est surtout parce qu'il n'a pas le droit de jouer avec l'ordinateur, a dit David, son frère.

- Qu'allez-vous faire comme sport cet été, les boys ?

De l'escalade, a dit David. Du patin à roues alignées et du VTT, a dit Martin. Je ne sais pas, a dit William.

- Et toi Axel, tu n'as encore pas dit un mot.

- Je ne sais pas non plus. Je ne sais même pas où je vais être cet été. Mes parents viennent de divorcer...

- Ah bon, a dit Willy, c'est fait ?

- Ouais.

- Pourquoi ils divorcent ? a insisté Willy.

- Je ne sais pas, a répondu Axel.

- Tu devrais regarder les olympiques ça te changerait les idées...

- Ça ne m'intéresse pas, sauf le surf, mais c'est déjà fini.

 

***

Le Comité olympique international a tapé dans le mille en admettant le surf des neiges au programme de Nagano. Le même bon coup qu'en admettant le vélo de montagne. Le surf rejoint un public jeune habituellement peu intéressé par les " disciplines " olympiques. Le surf, c'est la contre-culture admise au stade, très exactement l'envers de la tradition olympique.

Pensez à la gymnastique, au patinage artistique, des " disciplines " dans toute la portée du mot, discipline du corps, exercices " Imposés ", morale de l'effort. Le surf c'est le plaisir. Le premier mot qui vient aux lèvres quand on regarde les ados aller sur les pentes c'est " plaisir ". Le second serait " liberté ". La génération fun. Casquettes à l'envers, fond de culottes qui traînent à terre, cheveux bleus et verts. Ils ont plus l'air de sortir d'une bande dessinée que d'un camp d'entraînement. Un look, une attitude, des couleurs qui souvent dérangent... Rédempté par sa médaille d'or, Ross Rebagliati et ses copains de l'équipe canadienne de surf avaient commencé les Jeux en tombant joyeusement sur le nerf d'un peu tout le monde avec leurs verres fumés et leur démarche de rappeurs lors du défilé des athlètes...

Dans un numéro spécial sur le surf des neiges, la revue Wing a publié les dix commandements du surfeur : Be nice - Be cool - Don't talk too much - Surf just for the fun - Suis toujours ton inspiration - C'est tous les jours le dernier jours des vacances - La montagne n'est pas à vaincre, c'est une toile, écrit dessus - Et ce qui a dû plaire beaucoup aux vieux schnocks de Lausanne : trahis le pouvoir chaque fois que tu le peux. Yessssss ! comme dirait le plus enthousiaste de mes petits voisins.

Pas étonnant que l'invitation olympique ait profondément divisé le monde du surf, d'ailleurs les meilleurs surfeurs ne sont pas à Nagano, ils suivent leur inspiration quelque part dans les montagnes californiennes, just for the fun.

Trop tard. Le premier pas est fait. Avec le surf, l'olympisme vient de pénétrer un monde, (et bien sûr un marché ) auquel appartiennent l'escalade, le vélo de montagne, le patin à roues alignées, le skateboard, le parapente, tous ces sports, ces loisirs, on ne sait trop comment les appeler, qui sont en train de changer la culture sportive aussi sûrement et profondément que le rap a changé la musique populaire.

 

L'OMBRE DES CHAMPIONS -

Lillehammer. Myriam Bédard gagne deux médailles d'or. Des vraies, des solides. Des sept et des quinze kilomètres de pure beauté souffrante. Je capote. Dans mon " Hall of Fame " personnel, Myriam Bédard rejoint Miguel Indurain, Paavo Nurmi, Carl Lewis, Gaétan Boucher et sûrement mon préféré, Pierre Harvey.

Durant les quatre années qui ont suivi j'ai mille fois redit mon admiration pour Myriam Bédard, houspillant souvent mes confrères de la section des sports : " Vous rendez-vous compte que c'est sans doute le plus grand athlète de ce siècle, dans ce pays ? " Et le dimanche matin aussi, avec les copains de vélo : " Ah Myriam Bédard... " Je l'ai suivie, à distance, sur le circuit de la Coupe du monde. J'ai téléphoné souvent au bureau, comme je téléphone pour la NBA, ou pour vélo. " Normand, regarde donc à quel rang a fini Myriam en Italie... "

Vous, pendant ce temps, vous étiez retourné comme d'habitude à vos Gretzky, à vos Corson et autres pieds de céleri. Six mois après Lillehammer, vous ne vous souveniez même pas de son nom. " Ah oui, la fille du biathlon... "

À l'approche de Nagano, avec ce formidable esprit olympique qui vous anime deux semaines tous les deux ans vous êtes redevenus de grands experts en biathlon, vous avez remis les compteurs à zéro pour Myriam, vous avez rajouté quatre ans, fait la part de la maternité et de la glande thyroïde, résultat : une dixième Place.

Elle a terminé 50e.

Pauvre Myriam qui s'est trompé de ski. Ou est-ce de cire ? " J'ai pensé abandonner, a-t-elle avoué pour mieux se rebiller : mais une Myriam Bédard n'abandonne pas. "

C'est là que les oreilles ont commencé à me chauffer sérieusement. Et quand vous êtes tous partis à brailler en même temps en paraphrasant Saint-Exupéry : " Ce que notre Myriam a fait pas une bête ne l'aurait fait ", j'ai dit whô, faudrait peut-être que je leur parle avant qu'ils ne se noient dans leur larmes...

Vous voulez savoir ?

50e c'est ce que vaut Myriam en ce moment, sans se tromper de ski ni de fartage. Dans un grand jour peut-être 3Oe.

Et c'est juste normal. Tout passe. Les fleurs se fanent. Le jour baisse. Un jour les champions ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été.

Ce qui est un peu pathétique c'est quand ils se mettent à habiter leur ombre.