LA PRESSE, MONTRÉAL, MERCREDI 10 DÉCEMBRE 1980

 

Joyeux Noël

 

Joyeux Noël... prenez votre mal en patience on en a encore pour trois semaines à jouer dans les bébelles. A être agressé par toutes sortes de débilités sonores et visuelles, des tonnes de plastique, des kilomètres de guirlandes, des millions de boules et d'étoiles, des annonces de poupées à la t.v. et la musique... le pire c'est la musique. Michèle Richard et Fernand Gignac, Nouëëël Nouëëël...

Je sais bien que ça ne sert à rien de gueuler. Je sais bien que la mode chez les cools c'est de regarder passer la parade de très haut, d'attendre janvier en silence, en sortant le moins possible. Radio et T.V. muettes.

Je ne suis pas cool à ce point-là. J'ai le goût de Noël. Et pas seulement de Noël, mais aussi de tout ce qui l'entoure d'impalpable, de ce quelque chose qu'il y a dans l'air et dans la tête des gens, qui n'est pas autre chose que l'attente de la Fête.

La Fête elle-même, personne n'a encore réussi à me la gâcher. Cette année, comme les autres années, j'irai à la messe de Minuit avec les enfants, on soupera en revenant (probablement à la dinde), on se donnera nos cadeaux... Je ne cherche pas à être original. Je veux juste être content en même temps que tout le monde. Une fois par année, ça repose. Et comme les autres années, j irai probablement communier. Pas avec Dieu, je n'y crois pas, il est bien trop loin, mais avec les gens qui sont là, avec une légende, avec un petit enfant, bref avec la fête. Avec toute sa magie.

Mais c'est pour en arriver là que ça va être long, et lancinant. Encore trois semaines de bébelles et de mauvais goût. Je sais bien que ça ne sert à rien de gueuler contre la commercialisation de la Fête. D'ailleurs je me défends assez bien de cette commercialisation. Je ne vais pas plus souvent dans les magasins que le restant de l'année et quand je passe dans la rue, il m'arrive parfois de trouver certaines vitrines fort belles. Ce qui me dérange, c'est l'agression, le matraquage, la manipulation dégueulasse qui est faite de cette attente de la Fête.

Avez-vous vu le petit Simard dimanche soir à la télévision, dans le Spécial Noël ? Le petit Simard qui est devenu grand et gras ? L'avez-vous vu accrocher les boules dans l'arbre ? L'avez-vous entendu bêler ses chansons drabes et gélatineuses comme du gras de dinde ? Avez-vous remarqué que ses culottes étaient trop serrées et faisaient un pli à la coupure de l'élastique de son bikini trop petit ?

Je sais ce que vous allez dire : " Tu n'étais pas obligé de l'écouter. Tu n'avais qu'à tourner le bouton."... Tout comme la veille, je n'étais pas obligé non plus, en attendant la partie de hockey, de regarder " La Soirée canadienne ". Vous avez raison... mais ce n'est pas aussi simple. Il ne suffit pas de tourner un bouton pour fermer la gueule au crétinisme. Pour en être épargné momentanément peut-être. Mais il est là quand même dans l'air ambiant et il finit un jour ou l'autre par vous rejoindre.

L'avez-vous vu " La soirée canadienne " à Mirabel ? L'avez-vous entendu le curé qui chantait la chanson cochonne ? Et la petite vieille de 83 ans qui dansait ? Et toutes ces bouches qui reprenaient en choeur les refrains les plus plats de notre folklore, et toutes ces têtes frisottées, et toutes ces moustaches qui s'agitaient en cadence ? ... Pauvres alouettes prises au piège d'une caméra débile, plumées par un animateur de bingo... Un freak show, un vrai.

Vous trouvez que je m'énerve encore pour rien ? Et bien sûr vous me répétez qu'il suffit de regarder ailleurs. Radio-Québec n'a pas été inventé pour les chiens. Chacun sa tivi, une pour le peuple, une pour les intellectuels, une pour les enfants, une pour les sportifs. Et c'est pareil pour Noël. Noël petit Jésus. Noël petit Simard. Noël rétro. Noël disco. Noël grandes orgues. Noël tourtières. Noël caviar. Noël cocaïne. Il n'y a qu'à choisir dans le tas, le Noël qui nous fait. C'est l'avantage de vivre en démocratie. Et tout le monde s'en félicite. Sauf les lendemains de référendum. Et d'élections municipales... " Drapeau ! 90 p. cent des voix ! Ça n'a pas de sens ! c't'écoeurant! "... De quoi tu t'mêles Chose ? Continue de sniffer ta coke, de lire l'Express, et de tourner le bouton quand vient l'heure des Tannants. Pour le reste, ferme ta gueule, parce que tu ne sais pas de quoi tu parles.

Excusez, je m'énerve encore. C'est juste parce que j'ai envie d'avoir un beau Noël. Et je vais l'avoir. Mais en attenant il me reste trois semaines à jouer dans les bébelles. A m'enfarger dans les pères Noël de carton embusqués derrière des sapins en polyéthylène. À me faire demander si je suis allé au Salon des métiers d'art. A recevoir des cartes de vœux bilingues. A rêver que j'étripe le petit renne au nez rouge pour faire du boudin avec ses boyaux, mais il n'a pas de boyaux, pas de tripes, pas de sang, son ventre est juste plein de timbres-prime de Canadian-Tire.

Encore trois semaines à prendre notre mal en patience. Pour ce que ça donne la patience... ça donne le p'tit Simard, ça donne des belles Soirées canadiennes, des référendums, des élections municipales, et des Noëls disco.

Père Noël, Père Noël, pour la première fois depuis bien longtemps je t'envoie ma liste de cadeaux. Voici, mon cher papa Noël, cette année, je voudrais 23 tonnes de poudre à canon. Et une allumette.