LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 10 JUILLET 1998

 

Quelle poisse !

 

PARIS

" Enfin ! les Parisiens sont sortis ! " se réjouit la marchande de sandwiches installée à la hauteur de la station de métro Georges V. Il est 1 h du matin, jeudi. Trois cent mille personnes déambulent sur les Champs-Élysées. Et il paraît que la France entière exulte. Le capitaine du détachement de CRS discrètement en attente rue de La Boétie dit qu'il n'a pas vu ça depuis mai 68 ! Et il ajoute : " Mais c'était moins marrant. " Je me retiens de lui répondre que ça dépend pour qui.

" On a gagné, on a gagné", scande la foule, Thuram pour président ! ( Lilian Thuram est l'auteur des deux buts français contre les Croates ). Zi-zou, zi-zou. (Zizou, c'est Zizou ).

Un groupe, devant le Fouquet's, entonne la Marseillaise. Une farandole se forme et disparaît dans les galeries du Claridge. Je me laisse porter par le flux des supporters maquillés bleu-blanc-rouge. Là-bas, du côté de l'arc de Triomphe, flotte un immense chandail bleu portant le numéro dix de Zidane, grand comme 12 draps bleus cousus ensemble, grand comme la voile du voilier France, qui cingle vers un rivage jamais abordé encore : la victoire.

" Attendez dimanche, on va vous montrer à faire la fête ", rigole une mulâtre brésilienne dans le chandail auriverde de la seleçao. Un cercle se forme autour d'elle. Un tambour rythme ses ondulations.

La foule la plus gentille, la plus placide du monde. Pas l'ombre, ici, d'un hooligan. Elle n'est pas saoule, la foule des Champs-Elysées, elle ne vocifère pas des insanités. Elle tangue, elle roule comme la Seine à deux pas. Elle danse des rondes un peu ringardes. Elle s'ébroue à la manière d'un canard content parce qu'il pleut, et cancane sans cesse comme lui.

Une foule que sa ceinture serre trop pour qu'elle se lâche vraiment lousse. Une foule plus destinée aux rumbas contrastées qu'aux sambas de feu. Peut-être qu'elle ne sait pas vraiment faire la fête, cette foule française. Mais elle sait vivre, ce n'est déjà pas si mal.

Il y a une pub Adidas sur les murs de Paris en ce moment que j'aime beaucoup, un portrait de Zidane, un gros plan de sa belle gueule triste de prince de Zanzibar qui aurait un peu mal au foie, et sous ce portrait triste, cette formule romantique : " La victoire est en nous ". Les Français sont comme ça, tout en formules. Souvent justes d'ailleurs, comme celle-ci : la victoire en nous. Forcément. Si la victoire est quelque part, c'est forcément en eux. Parce qu'en dehors, c'est pas évident.

Les Français ne savent pas dire " Gooooooooolllll.... ", mais il est tant d'autres choses qu'ils ne savent pas faire, passéistes qu'ils sont, accrochés à leurs chicanes ,gauche-droit, croiriez-vous que les Français ont encore des syndicats forts qui font reculer les gouvernements ? Croiriez-vous que les Français ne souscrivent pas aux deux grands diktats de l'idéologie universelle : équilibre budgétaire et compétitivité ? Croiriez-vous que lorsque ces gens-là parlent de la grandeur de la France, ils réfèrent uniquement à sa grandeur culturelle comme s'il était d'autres grandeurs que celle des marchés financiers ? Sont-ils assez drôles ?

Eh bien non justement, ils ne sont pas drôles. Ils sont ironiques, c'est différent. Une ironie le plus souvent dirigée contre eux-mêmes. Les Français sont les champions du monde de l'autodénigrement. Alors imaginez le drame s'ils devaient gagner le Mondial dimanche contre le Brésil ! Ils seraient obligés, pour au moins deux ou trois jours, de se trouver bons !

Quelle poisse, mon vieux.