LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 9 SEPTEMBRE 1997

 

Le pape et Céline Dion sont bien ?

 

Personne de mort ce matin ? Le pape et Céline Dion sont bien ? Tant mieux. Ou tant pis. Je commence à prendre goût aux funérailles planétaires. C'est bien pour faire du vélo. Vendredi, trois heures de l'après-midi, je bûchais sur la chronique du lendemain, mon boss appelle : " Mère Teresa est morte. On repasse le texte de ton passage à Calcutta. " Youppi. Je suis parti pédaler. Faisait assez beau !

Ce qui me frappe le plus dans les funérailles planétaires, c'est d'un côté les trois millions d'éplorés dans les rues de Londres, et de l'autre les trois milliards de gens autour de moi qui s'en contre-crissent ; pouvez pas savoir comme ils s'en contre-crissent !

De ceux-là, pas un mot dans les journaux.

Pourtant, dès lors que la peine s'évalue et s'exprime en millions de pleureuses, en kilomètres de gerbes de fleurs, et en milliers de vox populi à la télé : " Hou hou comme je suis triste ", dès lors que la répétition de ces chiffres laisse l'impression que la planète entière se tord de douleur, il me semble que tous les journaux, toutes les stations de radio, toutes les télés d'Amérique et d'Europe occidentale, au moins une fois en dix jours, auraient dû conclure leur bulletin de nouvelles, par une courte précision du genre : " Nous apprenons par ailleurs que 5 milliards, 986 millions d'humains ( sur 6 milliards ) n'ont absolument rien à foutre de la mort de Lady Di et de mère Teresa. Ils font dire qu'ils ne savent même pas qui c'est. "

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LA SIMPLICITÉ -

L'autre truc qui m'a beaucoup impressionné, c'est à quel point la mort déforme les faits. On a tellement présenté Diana Spencer comme une grande jeune femme toute simple, dont la simplicité avait soufflé comme une brise rafraîchissante sur les poussiéreuses mœurs royales, que des millions de nonos à travers le monde ne sont pas loin de croire qu'elle était secrétaire dans une usine de chaussures de Liverpool avant de rencontrer le prince Charles. Whaô ! Rappelons que cette grande fille toute simple a été élevée dans un château de 100 pièces. Rappelons que les gens élevés par des nounous dans des châteaux de 100 pièces cultivent la simplicité comme les granoles cultivent le topinambour, parce que c'est amusant, exotique et que c'est très bon pour le cholestérol, à cause qu'il y a plein de fibres dedans.

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CALCUTTA -

La pauvreté est souvent pour les grands de ce monde, princes et princesses, le dernier endroit d'où revenir avec un frisson. Décalage horreur au lieu de décalage horaire. On va chez les pauvres et les sidéens parce que c'est plus excitant que d'aller à Bornéo. C'est aussi beaucoup moins loin. Tu peu aller voir les pauvres le matin, déjeuner au Ritz à midi et coucher au château le soir.

Pour mère Teresa, la pauvreté est tout autre chose. C'est le royaume de Dieu. Là où elle rejoint Diana, c'est dans l'acceptation de la pauvreté comme un lieu de rédemption et de sanctification. À l'une, Dieu a donné des pauvres pour se désennuyer le mardi matin. À l'autre pour devenir une sainte.

La mort de mère Teresa libère Calcutta d'un poids énorme. À cause de mère Teresa, Calcutta rime depuis la fin des années 60 avec l'horreur d'une profonde nuit. C'est pas ça, Calcutta. Surpeuplée, oui. Sale, oui. Pauvre, oui. Mais pas plus que les autres grandes villes indiennes. Moins que Port-au-Prince. Une ville organisée, cultivée, universitaire. Belle. Qui sait que Calcutta est une belle ville ? Où l'on mange magnifiquement, que ce soit aux étals de rue ou dans les petits bouis-bouis de rien, des sploutches écoeurantes. Qui sait que le peuple bengali est un des peuples les plus attachants du continent asiatique ?

Depuis 30 ans, Calcutta attend que mère Teresa décrisse ( d'une manière ou d'une autre ) pour cesser d'être un mouroir.

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ERREUR SUR LA PERSONNE -

Bon, toujours personne de mort ? Le pape et Céline Dion sont toujours bien ? Tant mieux. Ou tant pis. Je commence à prendre goût aux deuils planétaires. Même que des continentaux me suffiraient pour aujourd'hui... Mettons que mon boss m'appellerait, là tout de suite. Mettons qu'il me dirait que Pierre Elliott... Reagan... Frank Sinatra... On repasserait une de mes vieilles chroniques. Je sauterais sur mon vélo. Youppi. Il fait assez beau cet après-midi ! Ça compenserait pour hier. Hier, j'ai pédalé à la pluie battante entre les deux épreuves du Grand Prix cycliste féminin...

Rien à voir avec ce qui précède, mais bon, faut bien parler de la vie un peu. Au Grand Prix cycliste, il y avait une Québécoise qui pédalait très bien, y'en avait plusieurs en fait ; mais celle-là dont je parle, c'est Annie Gariépy. Niveau international. Bel avenir à 22 ans. Polie et tout. Mais comment dire ? Un petit genre Richard Virenque, tiens. Je parle de sa belle assurance et d'un rien de hauteur. J'essayais de deviner. Je me disais, ça doit être son papa, il doit être très riche, le genre médecin un peu chiant... Comme on peut se tromper ! Je vous raconte ça juste pour vous dire ça : comme on peut se tromper ! Même moi qui ne se trompe quasiment jamais. J'ai rencontré le papa d'Annie sur le circuit, dimanche. Un beau monsieur. Pas du tout médecin. Ni riche, ni rien. Tout simple. Il vend des trucs et machins. Un monsieur gentil comme tout. Des belles moustaches blanches.

C'est drôle, les enfants, des fois. On ne comprend pas toujours pourquoi ils sont comme ils sont. Je disais justement ça au mien, l'autre jour : " Fuck, Chose, je suis pourtant pas médecin, ni chiant, ni rien. J'écris juste des trucs et des machins. "

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PERSPECTIVES -

Parlant d'enfants et de parents, est-il vrai que le père de Tiger Woods a déjà dit de sa glorieuse progéniture : " Mon fils fera plus que tout autre être humain pour changer le cours de l'humanité " ? J'avoue que l'idée qu'on pourrait changer le monde en tapant dans une petite balle blanche avec un bâton a quelque chose de léger et d'infiniment jubilatoire.

D'un autre côté, avoir un père qui pose un pied aussi lourd sur l'existence de son fils à quelque de chose de très... papa-razzite ?

Je vous laisse sur une bonne nouvelle, allez. On se dirigerait tout droit vers une année record pour la pêche à la barbote. Rien d'officiel encore : il faudra attendre le 4 octobre, date de la fermeture de la pêche à la barbote dans les États de la Louisiane et de l'Alabama avant de crier victoire. Essayez de rester en vie jusque-là.