LA PRESSE, MONTRÉAL, LUNDI 9 FÉVRIER 1998

 

Monsieur Bradet

 

BAIE-SAINT-PAUL

Ils ont tout dans Charlevoix. Ils ont des montagnes, le fleuve, des touristes, des auberges, des baleines, des caribous, oui oui des caribous, dans un bout de toundra à 35 kilomètres au nord de Baie-Saint-Paul il y a des caribous. Ils ont le silence. Ils ont même des pylônes électriques qui tiennent debout. Tout vous dis-je. Mais. MAIS !

Mais ils n'avaient pas, jusqu'à aujourd'hui, des champions olympiques. Même pas de champion tout court. Dans rien. Même pas un meilleur compteur dans le midget 3A. Des fois, ils ont tellement honte qu'ils disent que Gilles Tremblay, le vieux, l'analyste à la télé, est presque de Charlevoix. Tu parles, il est de Montmorency. Anyway, ça vous explique pourquoi ils sont si excités ces jours-ci, pourquoi ils sont levés à cinq heures dimanche matin, pour assister au programme court de Luc Bradet et Marie-Claude Savard-Gagnon, deux enfants du pays qui ont appris à patiner au Club de patinage artistique de Baie-Saint-Paul.

En arrivant de Québec, du haut de la côte qui domine le village, Baie-Saint-Paul était illuminé comme pour une nuit de Noël. On s'apprêtait à déballer un gros cadeau, en direct de Nagano. A l'autre bout du village, au chalet du camping Le Génévrier, une centaine de personnes attendaient en prenant un café, devant un écran géant, installé pour la circonstance. Il y avait là le gratin du patinage artistique de la région, les trois télés francophones, des amis, des parents, et tout seul dans sa rangée, Monsieur Bradet, le père de Luc, le héros du jour.

Le haut du corps pris tout d'une pièce, massif comme les bulls géants, les niveleuses et autres lourdes machines d'acier qu'il a conduites toute sa vie, monsieur Bradet ne montre rien de son âge. 72 ans quand même. Avant la retraite, monsieur Bradet faisait des ponts et des chemins. C'est loin du patin. On ne fait pas souvent des doubles axels avec une niveleuse de 20 tonnes sous le pied. On ne joue pas son destin dans un programme court de deux minutes et demie, on le creuse, on le racle, on le rame chaque jour pendant des siècles pour gagner l'épicerie. Boulot, dodo sans le moindre Nagano à l'horizon. J'imagine la tête de cet homme-là la première fois que sa femme lui a dit que pour aller au championnat provincial, Luc avait besoin de nouveaux patins, et qu'ils coûtaient 500 $. C'est ce que coûtent des patins de patinage artistique. C'est sans parler du costume, du professeur à 30 $ l'heure, des camps d'été à Québec, des voyages.

- Es-tu folle ma femme ?

Mes ils venaient de perdre un fils de 17 ans dans un accident idiot. Alors ils se sont saigné pour celui-là.

- Je finissais tard ! Je revirais des fois à la Maison à neuf heures du soir, debout depuis cinq. Il y a eu aussi la Baie-James. J'aimais bien. Mais j'ai fait juste deux ans, par rapport que ma femme s'ennuyait... On a ménagé, monsieur, je peux vous dire ca. On n'allait pas souvent dans les veillées où ce qu'il fallait payer. Ni au restaurant. C'est qu'entre-temps, la soeur de Luc aussi s'est mise au patinage...

- Auriez-vous préféré que votre fils joue au hockey ?

- Ça fait pas de différence. Les sports, j'ai pas ça dans moi. Aucun.

La dernière fois que monsieur Bradet a vu son fils c'était à Montréal. Juste avant qu'il parte pour Nagano. En remontant la manche de sa chemise il exhibe une montre avec une petite feuille d'érable sur le cadran :

- Il m'a donné ça. Ils lui ont donné. Il me l'a redonnée. Une autre fois, il m'a descendu de Russie un casque de poil. Je ne sais pas s'il l'a acheté exprès ou si c'est comme pour la montre...

- Vous, monsieur Bradet, avez-vous voyagé ?

- Un peu à Montréal. J'ai fait aussi le lac Saint-Jean pas mal à la longueur. Mais c'est drôle hein, je suis jamais allé sur la rive sud du fleuve, Rimouski, tout ça, je connais pas.

- De quoi parlez-vous avec votre fils ?

- Des pays qu'il visite. Comment c'est les bâtisses dans ces pays-là. Les transports. Comment ils s'organisent, la nourriture...

- La vie quoi ?

Il m'a regardé étonné. Comme si je venais de dire un mot que j'avais pas le droit : la vie.

- Êtes-vous fier de votre fils, monsieur Bradet ?

- C'est mon fils.

Mais de le savoir à Nagano, de voir tous ces gens ici, qui se sont levés à cinq heures du matin pour le voir patiner, êtes-vous impressionné ?

- Comment je vous dirais ça ? Les touristes qui viennent dans Charlevoix y disent tous que c'est très beau. Moi je sais pas. Je suis dedans. C'est ni beau ni pas beau. C'est ça. Mon fils c'est pareil. Ils me disent tous que c'est gros, que c'est ci et ça. Moi c'est mon fils.

- Vous avez des petits-enfants monsieur Bradet ?

- Trois. Euh non, quatre !

- Oups, vous avez failli en échapper un !

- Celui de Luc. Un petit gars de six ans. On le voit pas souvent. C'est sa mère qui le garde. Ils sont séparés...

- La vie quoi ?

Il m'a regardé étonné. Comme si je venais de dire un mot que j'avais pas le droit : la vie. Qu'est-ce qu'un journaliste peut bien connaître à la vie ? Probablement, dans l'esprit de monsieur Bradet, pas beaucoup plus qu'un patineur artistique : deux pirouettes et puis s'en va.

Finalement on s'est levé tôt pour rien puisque Luc Bradet et sa partenaire de couple Marie-Claude Savard-Gagnon ont donné leur programme court à neuf heures. Quand ils sont arrivés sur la glace, les 100 personnes présentes dans le chalet se sont levées pour faire du bruit comme 1000. M. Bradet a ôté ses lunettes et avec son pouce a écrasé une larme dans le coin de chaque oeil, comme on écrase une bibite sur une vitre en laissant une trace vaguement rouge.

Quand la jeune fille a failli tomber, tout le chalet a fait " hon " et un monsieur à côté de moi m'a dit : " Tu vois, c'est ça qui est injuste avec le patinage artistique, les patineurs jouent leur destin en deux minutes et demie. " Je l'ai pris par le bras, je lui ai dit, tu vois le monsieur au milieu de la rangée devant ? C'est monsieur Bradet, le papa de Luc. Regarde-le bien. C'est tout le contraire de ce que tu viens de dire : ce qui est injuste avec le destin, c'est quand tu ne peux jamais le jouer.