LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 8 NOVEMBRE 1986

 

D'art et d'amitié

 

J'ai une amie qui est brillante, belle, fine, et même super fine... elle a juste un défaut : elle n'est pas présentable. À cause de son prénom. Imagine, la pauvre fille s'appelle Marquise ! Si je ne suis jamais tombé en amour avec, c'est que je ne voulais pas risquer de la marier, je ne me voyais pas la présenter à mes parents : " Maman, rencontre donc Marquise ". Après tout ce que j'ai déjà fait à ma mère, ça l'aurait achevée... Il m'est arrivé d'accompagner Marquise dans quelques salons, et cela ne rate jamais, il y a toujours un tata, un Lucien, une Huguette, un Gaston pour lui demander : " Cout'donc, c'tu ton nom d'artisse ? "... Alors avant que vous me le demandiez vous aussi : non, non et non. La pauvre fille est née comme ça, et elle donnerait aujourd'hui un bras pour s'appeler Huguette, ou même Lucien, ou même Gaston.

On dit qu'on ne choisit pas ses parents ni son prénom, mais qu'on choisit ses amis. Eh bien ce n'est pas vrai. Dans mon cas, Marquise n'a pas eu le choix. Je l'avais spotée dans un de mes cours, à l'UQAM, elle avait l'air d'avoir 13 ans, maigre à faire peur, mal peignée, sorte de poireau toujours ficelé dans des grandes jupes granoles, les yeux cernés jusque sous les bras, les travaux qu'elle me remettait étaient pleins d'idées et de fautes, et avec ça chiante, mais chiante... Le style, étudiant-étudiante, militant-militante. Comme je vous disais, je ne lui ai pas laissé le choix : aïe Chose, ou bedon tu décrasses de mon cours, ou bedon tu viens prendre un café, et je t'explique la vie.

On a pris plusieurs cafés. Mais je n'avais pas fini de tourner le sucre du premier que j'avais compris que, pour ce qui était de la vie, y'aurait peu de chose à y'expliquer. Pour ce qui était de la vie, cette enfant-là, ( elle avait 21 ans ) s'y trouvait, et s'y trouve toujours d'ailleurs, comme une éponge dans un évier sale. Elle ramasse tout. Elle boit de partout. De temps en temps, quelqu'un met le pied dessus, alors elle se vide de ses humeurs, mais ce n'est pas long qu'elle s'emplit à nouveau de toutes sortes de morves, et de jus. Une éponge vous dis-je. Elle laisserait le dernier des salauds plus propre qu'un bébé. Je n'étais pas le dernier. Le premier non plus... Bref, on a pris plusieurs cafés. Et on est devenu amis.

On dit qu'on a les amis qu'on mérite. Je ne crois pas. Il me suffit de penser aux miens, il me semble que je mérite mieux que cela... Sans blague, cela ne marche pas comme ça, au mérite. Le monde dit n'importe quoi à propos de l'amitié, surtout parce que le monde est tout mêlé à cause qu'il n'y a pas de cul là-dedans. Et comme il n'y a pas non plus d'argent, ça paraît louche, souvent...

Tiens, combien on parie que les gens vont dire... Non. Oubliez ça. Fuck les gens. Je reviens à Marquise.

Quand j'ai rencontré Marquise Lepage, c'est son nom au complet, elle étudiait en cinéma. Elle avait pris un cours d'écriture avec moi, mais elle était en cinéma... Et un jour, forcément, elle a eu son bac. Puis elle a tourné quelques courts métrages et enfin, elle s'est mise à écrire son premier vrai scénario... Elle m'avait demandé de l'aider. J'ai dit oui, bien sûr. Mais naturellement, je ne l'ai pas fait. C'est le genre de promesse qu'on ne tient jamais. Ma collaboration s'est limitée à quelques flashes, comme ça entre deux cafés...

Cependant, mon nom figurait quand même sur la première page des premières versions du scénario : " En collaboration avec Pierre Foglia. " C'était un mensonge, délibéré. Le truc, c'est que quand on s'appelle Marquise Lepage, qu'on a 23 ans et qu'on demande des sous à un organisme quelconque pour la pré-scénarisation, on a plus de chance de se faire dire non si on signe le scénario Marquise Lepage que si on le signe Marquise Lepage et... ici, ajoutez sur les pointillés, le nom de n'importe quel tata un peu connu. C'est aussi bête et pas plus grave que cela.

Remarquez que je n'ai aucun moyen de vérifier si j'ai été d'une quelconque utilité. Au tout début, peut-être un peu. Mais par la suite, j'ose espérer que non. J'ose espérer que l'histoire, que je trouve très belle, n'avait plus besoin de caution.

Bref, trois ans ont passé depuis la première version. Quatorze nouvelles versions ont été rédigées. Marquise vient d'avoir 27 ans. Et mardi prochain ce sera le premier jour de tournage, du premier film de sa vie de cinéaste. Son premier long métrage. Elle a $800 000 en banque pour le réaliser. Des peanuts, paraît-il. Moi, je vous avoue que je trouve cela beaucoup. Mais j'aurais l'occasion d'y revenir en détail et à la cent près, dans les prochains jours...

Au fait, mon nom apparaît encore sur la première page du scénario qui ne me doit pourtant, pratiquement rien de plus qu'il y a trois ans. J'insiste, moins pour rectifier les errances de quelques potineurs ( dont la mère Grimaldi ), que pour prévenir les coups : c'est que je vais vous parler du tournage de ce film-là pendant quelque temps et je réponds d'avance à ceux qui voudraient me voir en conflit d'intérêt.

Déjà qu'on ne se privera pas de rappeler que je ne vais pratiquement jamais au cinéma, que je m'en vante, et que je peste sans cesse contre les coûts de cet art qui engloutit des millions dans des histoires de deux sous...

C'est vrai, je l'admets. C'est par amitié que je vais en reportage sur un plateau de tournage. Mais c'est que l'amitié, ici, sera autant mon sujet que le cinéma... Ce n'est pas la première fois, qu'un journaliste s'en va voir tourner un film, mais justement, je ne m'en vais pas voir tourner un film, je m'en vais voir une amie, vivre les plus beaux jours de sa vie...

Et rien ne dit qu'on sera encore amis à la fin du tournage. J'ai d'ailleurs commencé assez raide. Je lui ai dit :

" Des peanuts $800 000 ? C'est un point de vue de technicien. De privilégiée, jusqu'à un certain point. C'est entendu, c'est là le plus petit budget de tous les longs métrages qui seront tournés, cette année, au Québec. Reste que tu n'as jamais fait de film de ta vie et que te voilà à la tête d'un quasi-million...

" Je comprends que cela fait trois ans que tu te bats pour le ramasser. Je sais tous les compromis que tu as été obligée de faire, justement parce que tu débutes, peut-être un peu, aussi, parce que t'es une fille... Je sais qu'on a voulu foutre dans ton scénario des histoires de cul et de drogue pour mieux le vendre... Je sais qu'on est prêt à mettre plus de fric sur la promotion du film que sur sa production, je sais que tu as déjà bien assez à dealer avec les contraintes d'un budget super-restreint par rapport aux exigences techniques de ton art, mais juste pour savoir... as-tu pensé deux secondes au musicien, à l'écrivain, au peintre, ou au sculpteur, plus ou moins sur le BS, qui, avec le dixième du budget de ton film, pourrait vivre et créer pendant trois ou quatre ans, sans aucun souci matériel ?... "

Retiens-toi, Marquise. Tu vas souvent être tentée de m'envoyer ch... durant le tournage. T'as le choix jeune fille. T'as le choix entre l'amitié et le cinéma !.