LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 8 FÉVRIER 1985

 

Le tour du village

 

Décor : des corps qui ripent, qui rapent, dérapent. Se disloquent sous les staccatos d'une mitraillette rock. Les épaules hoquettent et projettent leurs bras de sémaphore, les mains suivent, inutiles. Les ventres ébauchent des débauches. Décor : des corps éperdus et retrouvés dans la danse...

Depuis combien de temps suis-je là, au bord de la piste, à les regarder danser ?...

Fuck qu'ils sont beaux !

Il est vrai qu'ils le font exprès et y consacrent bien du temps ! Quand même !... Tiens, même celui-là, avec son kilt d'Écossais qui n'arrive pas à être ridicule. Même avec sa jupette carottée et son petit béret, faut le faire !...

Je suis au Garage, rue Mayor, près de Bleury. On approche du last call, pourtant il y a du monde, mais du monde ! Sûrement plus de 1 000 personnes. C'est un vaste sous-sol divisé en deux salles, celle où il y a une piste de danse et une autre où il y a une table de pool ( comme dans presque tous le bars gais ).

Trois heures du matin, la fatigue, la fumée, l'alcool, la musique, les poppers, 1 000 personnes, un million de passions, et pourtant... pourtant rien de heavy. Rien qu'une immense scène où se déploient les corps. Ici tout est affaire de décors.

Un beau flash le Garage. Si j'osais je dirais : un flash de pédé. Partez pas en peur, je veux dire ce flair des affaires qui pognent, mêlé au bon goût d'en mettre juste un poil de trop, pour que ce soit flyé sans être affecté... comme le camion-remorque qui abrite les tables tournantes du D.J., les bidons d'huile, les rampes de parking, les arrières de char cimentés dans le mur...

Clientèle 18-30, fagottée dans de la guenille lousse et chic, style t-shirt italien sans manches, à $80, je niaise a peine.

Musique super.

Bref, j'ai bien aimé ça. Même les deux gars qui se frenchaient à pleine bouche, à côté de moi, ne me dérangeaient pas.

J'étais fier de moi. C'était vers la fin de mon reportage, et je me disais, ben cout'donc, t'es moins con que t'étais...

 

***

Je n'ai pas trippé, partout dans le village, autant qu'au Garage... qui d'ailleurs n'est pas dans le village.

Au fait, le village gai, c'est la rue Sainte-Catherine, de Saint-Laurent à Papineau, entre Dorchester et Ontario. À peu près.

Et c'est tout nouveau. Deux ans, trois au plus. Avant, les gais se tenaient dans l'ouest de la ville, la rue Stanley surtout. Est-ce les bars ou leurs clients qui ont déménagé les premiers ? En tout cas c'est à cause des loyers, beaucoup moins élevés dans l'est... Et le village est né, mais on dit aussi le ghetto. Cela dépend si on parle de lieu géographique ou de lieu sociologique.

N'allez pas croire, ce n'est pas Harlem. Faut le savoir qu'on est dans un village gai, ce n'est pas si évident quand on s'y promène. Il y a pourtant plusieurs milliers de gais qui habitent là. Ils ont leurs restaurants ( comme chez Oscar ), leurs cafés, leur clinique médicale, leurs barbiers, leurs fleuristes, leurs dépanneurs, leur sex shop, un cinéma, une agence de voyage et 37 bars, discothèques ou tavernes...

J'ai visité quelques-uns des plus fréquentés de ces établissements. En commençant par les tavernes... Bof ! gaies ou pas les tavernes sont des endroits où les gars prennent un coup ensemble, ça fait que je n'ai pas constaté une si grande différence. Sauf que celles-ci sont plus animées, plus bruyantes. On s'y rend en gang, on y parle et on y rit plus fort, et comme la musique aussi est forte, on a un peu l'impression d'une kermesse. Il m'a semblé que les gais allaient à la taverne pour se faire " un fond " avant d'aller poursuivre leur soirée ailleurs.

Du côté des bars-discothèques, le plus célèbre, le plus couru de tous, c'est chez Max. Longues files d'attente. Tout le monde va chez Max. C'est LE haut lieu de la cruise gaie du village. Mais encore là, en ce qui me concerne, bof !... C'est un " cruising bar " conventionnel... un peu plate, un peu " banlieue "...

Tiens, je préfère le K.O.X., un coin de rue plus bas, sur Montcalm. Moins speedé, moins disco, moins lumières qui flashent, moins ca-cane. C'est pourtant la même clientèle...

Je passe sur les clubs de danseurs nus, comme le Campus, où je me suis royalement emmerdé...

Au 1681, par contre, la contagieuse folie des travestis m'a donné un instant le goût de me prendre pour un touriste en bordée, encore un peu et je commandais le Champagne...

J'allais oublier le California, ( rue Sainte-Elizabeth ) finalement le plus sympathique des bars. Et le plus curieux, l'Equus, rue Saint-Denis près Duluth, tout petit et tranquille, vaguement snob. Les deux admettent les filles.

Je termine par l'endroit à mon avis le plus drôle du village : le restaurant Le Crystal ( sur Sainte-Catherine, à deux pas de chez Max ), tenu par un Grec. Straight le jour et gai la nuit. ( Je parle du restaurant, pour le Grec, je sais pas )... Il faut aller au Crystal après le last call des bars. Le menu y est ordinaire, la faune beaucoup moins. Le service, assuré par des pitres délirants, vous fera oublier que votre pizza est dégueulasse... si bien sûr, on finit par vous la servir !

On me dit qu'au café l'Honcho, rue Amherst, c'est bien meilleur qu'au Crystal et tout aussi flyé. Je n'y suis pas allé. Franchement j'en avais un peu plein mon casque...

C'est que je n'ai plus vingt ans pour bumer jusqu'aux aurores ! Les seuls clubs qui me conviennent maintenant sont ceux de l'âge d'or... ( Hé crisse que j'suis pouète ! )

 

LES CLONES -

Au moment où de plus en plus d'hétéros se décident enfin à assumer leur part de féminité, aussi bien dans leur discours que dans leur allure, de plus en plus d'homosexuels s'appliquent, eux, à avoir l'air viril ! Le monde à l'envers !

Si bien que pour avoir " le look gai ", il s'agit d'abord, et avant tout, de ne pas avoir l'air d'une tapette... Ce n'est pas, ici, refus de s'assumer. C'est au contraire revendiquer cette virilité que les hétéros ont toujours niée aux homosexuels.

Presque tous les gais que j'ai rencontrés pour ce reportage me l'ont dit carré : ( Je n'aime pas les hommes qui ont l'air de femmes ". Sentiment qui peut aller jusqu'au préjugé, jusqu'à la répression. N'entrent pas dans les bars gais, comme chez Max, le client dont la tenue serait trop féminine. Un ex-client du K.O.X. m'a raconté qu'il avait été refusé à la porte, parce qu'il s'était très légèrement maquillé. ( Pendant ce temps là, les gros tatas en cuir, avec leur casquette de la Wermatch et leur attelages sadomasos, sont accueillis à bras ouverts )...

Mais revenons au look gai. Celui du clone qu'on voit partout, dans la rue, chez Max, au California, le clone quoi, qui a 5OOO jumeaux identiques dans le village...

D'abord, il a les cheveux très courts. Le front calé s'il en a l'âge, est très bien vu aussi. Il porte des jeans serrés, de préférence des Levi's 501, avec des boutons pour fermer la fly. Grosse chemise de laine sur t-shirt échancré qui laisse passer les poils de la poitrine. Bottines de construction l'hiver, runnings l'été. Tuque de marin, le bord relevé au-dessus des oreilles pour laisser la nuque nue. Enfin, indispensable, des moustaches !

Les maudites moustaches ! J'ai toujours haï ca, mais là j'suis pu capable d'en voir. C'est quoi le trip, les boys ? Qu'est-ce qui vous prend de vous défigurer de même ?... Signature ? Signe de reconnaissance ? D'abord portez une clochette autour du cou, au moins ça fera de la musique...

Je déconne. Je comprends que les homosexuels veuillent avoir l'air d'hommes comme les autres. Mais plus hommes que les autres, plus machos ?...

Là ce n'est plus moi qui déconne. Ce sont eux.