LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 8 JANVIER 1998

 

Ni chaud ni froid (verglas)

 

À écouter les nouvelles à la radio, la troisième guerre mondiale venait d'être déclarée, une guerre glaçante que nous faisait un ciel fâché d'on ne sait trop quoi, mais j'ai ma petite idée, je vous la dirai après. Vous voulez tout de suite ? D'après moi, le ciel est fâché de ce que ce ne sont plus de jeunes et jolies météorologues qui parlent de lui. Voilà. C'est ce que je crois. Vous rappelez-vous des dames météo de jadis ? Des brumes dans leur regard ? De leurs jupettes anticyclones ? Du chaud qu'elles dégageaient en annonçant le froid ? Ah, c'était le beau temps. Si vous étiez le ciel, vous n'auriez pas le baromètre à terre qu'on les ait remplacées par des commères ?

À écouter les nouvelles à la radio, la troisième guerre mondiale venait donc d'être déclarée, on allait mourir pétrifiés sous le verglas, ou asphyxiés par les petits réchauds de camping que nous allions imprudemment allumer pour nous réchauffer. Ils nous prennent vraiment pour des cons à la radio. C'est pas parce qu'un vieux de 82 ans venait de s'enfumer comme un saumon du côté de l'Outaouais qu'on allait faire pareil. C'est pas pour dire du mal de l'Outaouais, mais bon, c'est vrai qu'ils sont plus près de l'Ontario que de la civilisation, non ?

À écouter les nouvelles à la radio, la troisième guerre mondiale venait d'être déclarée, mais quand on sait un peu comment ça marche les nouvelles - ça marche derrière un micro, dans un studio sans fenêtre, tu vois même pas dehors - on se doutait bien que ce ne devait pas être si grave que ça.

Pour être franc, j'ai quand même freaké un peu. Ces entassements de glaces et d'éboulis écailleux. Ces rues et trottoirs jonchés de branches, ces arbres mutilés, ces vitres d'autos dépolies, et toute la tristesse d'un hiver allemand quand la pluie s'épaissit et qu'ils disent qu'il tombe de la choucroute...

Je sortais de La Presse, Daniel, jeune confrère de la section des sports, y entrait en bougonnant que le temps " était comme les gens pendant le référendum : il ne sait pas si c'est oui ou si c'est non ".

Reste qu'il y avait dans l'air le début d'une excitation joyeuse et que cela changeait tout. Ils avaient l'air fou à la radio avec leurs appels au calme, non seulement personne ne paniquait, mais on sentait qu'on se préparait à virer cette affaire-là en fun. Pour les enfants qui n'étaient pas allés à la garderie ou à l'école, c'était déjà fait. Les grands suivraient dans la foulée, pas le choix. Ça sentait l'expédition chez tonton Gaston qui a un poêle à bois, ça sentait les toasts brûlés, et on commençait à traîner les matelas dans le salon où il fait moins froid que dans les chambres. Le livreur de pizza a été accueilli comme le père Noël. On a joué au Scrabble à la lueur des bougies. On s'est raconté des histoires tard dans la nuit...

" Quand je suis rentrée avec les deux petites, m'a raconté une amie ce matin, quand je me suis vue dans le noir, le souper pas fait, la plus grande m'a regardée et m'a dit : " Souris maman, tu va pleurer ! " C'est ce que j'ai fait. "

À Saint-Jean-sur-Richelieu il y avait une queue d'un demi-kilomètre de long au Petro-Canada du boulevard du Séminaire, une des rares stations-service ouverte. Les automobilistes se sont mis à klaxonner joyeusement le type en avant qui, après avoir fait le plein, remplissait des bidons de réserve. On se serait cru à un mariage.

Toujours à Saint-Jean, rue Mercier très sinistrée, un arbre presque entier obstruait l'entrée de la maison des amis que j'allais visiter. Des gens assez âgés. La dame était tombée sur la glace, l'après-midi, en tentant une sortie, et je m'attendais à les trouver assiégés et angoissés. Pas une miette. Besoin de rien. Pas froid, pas faim. La dame raclait le fond d'un pot de confitures, le mari remettait une bûche dans le foyer, pas question de capituler.

Après Sabrevois où le courant venait d'être rétabli, les illuminations de Noël faisaient un clin d'oeil absurde au reste de la province dans le noir.

Sur mon chemin des Bouleaux, en effleurant des branches basses, le toit de l'auto a déclenché une pluie de cristaux : on aurait dit que cent lustres venaient de se fracasser sur le parquet du grand salon du Ritz. Le petit bois devant la maison avait pris des allures de cathédrale. Les longues aiguilles de glaçons tintinnabulaient aux branches des trembles comme les talismans dans la montagne tibétaine.

Il y avait de la lumière dans la maison. Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Ce n'est pas le genre de détail que je note d'habitude. Je ne dis jamais en arrivant en haut du chemin qui mène à la maison : " Tiens, il y a de la lumière chez moi. " Il y a aussi de la bouffe. Des livres. Des valises pour voyager. Des chats, des fleurs, une fiancée et plein d'autres trucs auxquels je ne pense jamais. Vous c'est pareil, non ?

Sans les tempêtes de verglas, comment saurions-nous que nous sommes heureux ?

 

RIEN À AJOUTER -

C'est une histoire qui était dans La Presse d'hier, dans la chronique de Philippe Cantin qui, lui-même, la tient de Sports Illustrated. Je la reprends même si je n'ai absolument rien à ajouter.

Je la reprends même si certains personnages, comme le papier hygiénique, ne devraient servir qu'une fois.

Je la reprends parce que j'ai peur que vous l'ayez manquée. C'est une histoire qui nous éclaire beaucoup sur la vie en général, et en particulier sur une nouvelle manière de soigner les enfants qui ont le cancer.

Mais ça commence comme une histoire de baseball. L'histoire des Twins du Minnesota qui veulent un nouveau stade et souhaitent que l'État du Minnesota en assume la facture : 400 millions. Sinon, devinez quoi ? Eh oui, sinon ils déménagent.

Des sondages ayant montré que la population était contre le financement public du stade, le propriétaire des Twins et ses conseillers en relations publiques ont eu l'idée d'une publicité à la télé montrant le joueur vedette des Twins, Marty Cordova, au chevet d'un enfant chauve atteint du cancer : " Si les Twins s'en vont, dit une voix off, un garçon de huit ans comme celui-ci ne recevra plus jamais la visite de Marty Cordova. Rappelez-le à votre député. "

La réaction horrifiée des auditeurs a obligé les Twins à retirer le commercial.

Quelques jours plus tard, un quotidien local révélait que l'enfant en question était mort depuis plusieurs mois.