LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 7 NOVEMBRE 1991

 

C'est compatible ?

 

Je pensais m'acheter un ordinateur. J'ai appelé une amie qui pioche depuis quelques mois sur un nouveau MacIntosh. Je tombais mal : " Tu ne verras rien, me prévint-elle, il ne fonctionne pas en ce moment, il a attrapé un virus ".

Un virus ? Je suis allé voir. Effectivement l'ordinateur était malade. Sur l'écran, apparaissaient à tout instant des petites bombes qui

explosaient. Cela ressemblait un peu à la guerre du Golfe, mais ce n'était pas un virus irakien, c'est un virus belge. Pourquoi belge ? Fouille-moi. Je sais pas et mon amie non plus. Elle m'a raconté que c'est en envoyant un texte aux éditions XYZ, ici à Montréal, que sa disquette a été contaminée et a contaminé, au retour, tout son ordinateur. Est-ce un virus qui traînait chez l'éditeur ? Est-ce au contact d'un texte malade d'un autre auteur ?

Je l'écoutais raconter son petit malheur et je n'étais plus très sûr : voyons, me parle-t-elle de son ordinateur ou des ses enfants qui ont attrapé les oreillons à la garderie ?

Et je me suis mis à freaker. Je ne veux pas d'un ordinateur qui va attraper des maladies. C'est que je cours bien plus de risques dans mon métier que mon amie qui est écrivain et prof. Le grand ordinateur central de La Presse exposé aux plus douteuses promiscuités. Certains soirs mes textes peuvent très bien tomber dans la même corbeille que ceux de Réjean Tremblay, par exemple, et me revenir avec un virus du Saguenay. Plein de petits bleuets qui exploseraient dans mon écran. Et vous voyez d'ici les chicanes si, complètement contaminé, je me mets à écrire le 78e épisode de Lance et Compte ?

Anyway. Je n'étais pas, non plus, pour téter pendant dix ans. J'ai consulté encore un peu et j'ai finalement fixé mon choix. Mardi donc, c'était décidé, j'achetais la chose. Je savais exactement quoi : le Toshiba T-1000 SE. Je savais le prix : à peu près 1000 $. Je savais où : une boutique d'un centre commercial périphérique...

Les trois vendeurs étaient occupés avec des clients quand je suis arrivé. La boutique était pleine de monde. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner. Une animation qui contrastait avec la morosité des commerces environnants complètement déserts en ce mardi après-midi. Ce sera ma première remarque au vendeur quand mon tour viendra enfin :

- Vous n'avez pas l'air de souffrir beaucoup de la récession ?

- Pas du tout. Une année record...

Il n'avait pas le modèle que je voulais. Et de toute façon il me le déconseillait...

- C'est un modèle qui date de deux ans. Toshiba va en sortir un nouveau l'an prochain, c'est sûr. C'est pour quel genre d'utilisation ?

- Pour écrire un livre.

- Ah bon ? Ah ben alors, ça peut attendre un peu ?

Tout-à-fait. Ça peut même attendre très longtemps. Je me suis mis à rire en dedans. Un flash nono. J'imaginais Flaubert écrivant à madame Bovary : souffrez madame que je reporte de quelque mois la rédaction du roman vous concernant, j'attends la sortie du nouveau lap-top, Toshiba T-2000. Bien des choses à votre mari, etc...

Non, je ne me prends pas pour Flaubert. Dans le merveilleux monde de l'informatique où j'ai plongé ces derniers jours, je me sentirais plutôt comme madame Bovary elle-même, débarquant aux Foufounes Électriques.

Quand je suis arrivé chez " Dumoulin informatique " rue Saint-Hubert, même animation, même fébrilité qu'à la boutique du centre commercial. Avec un accueil plus courtois cependant, et surtout plus compatissant. Je n'ai pas compris grand chose à ce m'a dit le vendeur, mais ce n'est absolument pas de sa faute...

- 20 meg dites-vous ? Olala. Je présume que ça éclaire très loin ?

De temps en temps je pose une des trois ou quatre questions qu'on m'avait recommandé de poser absolument avant d'acheter quoi que ce soit. Je les avais écrites dans mon carnet :

- Dites-moi, pour le modem ?

- Il est intégré, à 2400 bauds...

- Olala. Formidable. Le progrès hein...

- Il est possible aussi d'intégrer un fax-modem...

Intéressant, ça, le fax. C'est fou le nombre de mongols qui me demandent mon numéro de fax. Ou les vieilles connaissances rencontrées par hasard qui me disent en me quittant : " Je suis un peu pressé aujourd'hui, mais on se faxe un de ces jours et on se fait une bouffe, ok ? " Bien sûr je n'en entends plus jamais parler. Il est vrai que je n'ai pas de fax...

Anyway. Pour revenir aux ordinateurs, une autre question qu'on m'a bien recommandé de poser, c'est : " Est-ce compatible ? ". Très important paraît-il. J'étais sorti du magasin et j'avais oublié la compatibilité. Je suis revenu en courant...

- Au fait, est-ce compatible ?

- Compatible avec quoi monsieur ?

Je n'avais pas pensé à ça. C'est une bonne question. Compatible avec quoi ?

- Eh bien vous me prenez un peu au dépourvu... disons compatible en soi. Compatible au chaud, au froid, sur le 220, les fins de semaine, compatible en général quoi...

À la très " prep " Micro-Boutique MacIntosh sur l'avenue du Parc j'ai su tout de suite, à je ne sais quoi dans le ton vaguement ennuyé des vendeurs, que je n'étais pas à ma place. Je ne me souviens pas de m'être senti aussi étranger, aussi sur la lune, aussi déconnecté de la " modernité ". Je me faisais l'impression d'être un transexuel de Chibougamau à Scully rencontre...

- Utilisez-vous déjà un ordinateur, m'a-t-on demandé ?

- Ouais, un p'tit Radio Shack portatif...

Il y a eu un froid. C'est un peu comme aller s'acheter une Rolls en Chevette. Le vendeur de Rolls qui te voit, par la vitrine, débarquer d'une Chevette, n'a pas très envie de te faire l'article... Et quand j'ai précisé que je cherchais un ordinateur portatif à disquettes sans disque rigide interne ce n'était plus d'une Chevette que je débarquais, mais d'une Lada...

- Nous n'avons pas cela, monsieur.

Tant pis mon vieux. J'ai quand même acheté quelque chose à la Micro-Boutique, une poupée de chiffon MacIntosh. C'est un gadget pour quand tu te fâches contre ton ordinateur. Tu peux l'aplatir, la tordre ou la lancer contre le mur. Je n'ai pas encore d'ordinateur, mais je suis déjà un peu fâché.

Contre moi surtout. Qu'ai-je besoin d'un ordinateur ? Et d'une imprimante donc. Et d'un fax-modem !... Je ne sais plus dans laquelle des boutiques, le vendeur a calculé que la mémoire de l'appareil qu'il voulait me vendre pouvait contenir, 3347 chroniques comme celles-ci... Ciel, mais pour quoi dire ! Déjà que j'ai trop d'une seule pour mes quelques flashes...

Et vous, qu'est-ce que vous foutez avec vos ordinateurs domestiques à 3000$, 5000$, 10000$ ? De la comptabilité ? Des jeux ? Des dossiers ? Des cours ? De la communication ? De la pop informatique ?

Du bonheur en disquettes ?