LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 7 AOÛT 1980

 

Moi, je, professeur...

 

Je vous ai déjà raconté bien des choses sur moi-même en personne. Comme me le faisait remarquer quelqu'un cette semaine : " Tu n'as pas de vie privée, tu racontes tout dans ta chronique..." C'est vrai, je vous dis tout : que j'ai un chat, un cousin, deux enfants, une blonde de temps en temps... Des fois je me sens tellement exhibitionniste... mais je ne peux pas résister... et justement je pense à l'instant que j'ai oublié certains détails... Est-ce que je vous ai déjà dit que j'avais une chaise berçante bleue ?... et que j'étais abonné au gaz Métropolitain ?

Et il y a encore une autre chose que je n'ai pas osé vous dire jusqu'ici, voici : en plus de ma job à LA PRESSE, j'enseigne le journalisme à l'université du Québec.

Ça me gênait d'avouer ça. J'aurais été plus à l'aise de vous dire : " Je travaille dans une garderie ". Il me semble qu'il y a encore du fun à avoir avec des petits monstres entre trois et six ans. Entre 20 et 25, ils sont déjà moins drôles. Ils sont à l'âge inquiet : " Qu'est-ce que je vais faire dans la vie ? " Comme ils n'ont pas beaucoup d'imagination, ils pensent carrière : droit, médecine, administration, commerce, journalisme. Et pour y arriver ça leur prend des bonnes notes. C'est aussi straight que ça.

Comme tous les gens qui ne sont pas allés à l'école longtemps, je croyais que l'université c'était un endroit où il se brassait des idées nouvelles, des idées pour peut-être changer ou corriger le cours des choses. J'étais bien loin de me douter que l'université était tout simplement une école pour former des cadres... Imaginez, un cours avec 25 futurs chefs de service dans la classe, ou 25 avocats, ou 25 médecins... ça en fait des gros gumbalots dans le Nord tout ça... Moi, j'ai 25 futurs journalistes devant moi, et des fois je frissonne comme une baleine sur son iceberg, un soir que le fond de l'air est frais sur l'Atlantique.

Mais il ne faut pas trop en mettre sur les dos des étudiants. Il faut dire aussi que les structures de l'université sont ainsi faites qu'elles ne donnent pas grand-chance à l'étudiant moyen de sortir de là moins tôton qu'il n'y est entré. Arrêtons-nous seulement au choix des professeurs. Pourquoi pensez-vous qu'on m'a engagé ?

Deux raisons. La première parce que je ne leur coûte pas cher. Presque la moitié de l'enseignement à l'université est dispensée par des chargés de cours comme moi qui reçoivent à peu près le quart du salaire des professeurs en titre. La seconde raison, c'est que je suis un peu connu, donc le cours risque d'être plein, donc rentable (les étudiants achètent chaque cours au détail, comme chez Steinberg, une saucisse 15 cents, deux saucisses 30 cents).

Personne ne s'est jamais inquiété de savoir si j'étais capable d'enseigner. Les évaluations sont faites par les étudiants qui évaluent bien plus le comportement du prof que sa matière. Et c'est comme ça que ça fait trois ans que ça dure. Je commence ma quatrième année à l'automne...

Ils ne peuvent même pas me mettre dehors. Je suis syndiqué et notre syndicat a établi une liste de priorités à l'embauche : plus on a de l'ancienneté, plus on a de chance d'être engagé. Autrement dit, plus longtemps t'enseignes tout croche, plus t'as de chance de pouvoir le faire encore... Et je suis un des plus vieux chargés de cours du module !

J'exagère un peu, mon cours n'est pas aussi pourri. Il est seulement plate... Je regarde dépérir de semaine en semaine ceux qui se sont inscrits parce qu'ils pensaient que j'allais leur donner des cours de création littéraire. Aux autres, j'essaie d'apprendre ce que je sais d'un métier qui ne s'apprend pas, et d'un métier où il n'y a jamais de jobs de libres, c'est vous dire combien je me sens utile !...

J'ai à peu près toujours le même genre d'étudiants. Très fins, très straight. Un emmerdeur ou deux par cours pas plus, l'inévitable " En lutte " ou la " macramé-power, prof de wendo à la librairie des femmes ". Chaque session aussi, j'ai mes trois ou quatre bols. Ceux-là écrivent bien, sont informés, articulés, ils pourraient travailler demain dans n'importe quel journal et feraient aussi bien que les vieux journalistes. D'ailleurs c'est une remarque que j'écris souvent sur la copie des bols : " Très bon. Ton texte pourrait passer tel quel dans Le Devoir, dans l'Actualité, dans La Presse, à Radio-Canada, à Radio-Québec ". C'est le genre de remarque qui fait très plaisir aux bols...qui ne le sont toutefois pas assez pour se demander si c'est vraiment un compliment.

Mais, allez-vous dire, qu'est-ce que tu attends pour quitter l'université ? Pourquoi redonnes-tu ton cours en septembre prochain ?

Ça me gêne de vous répondre. Surtout qu'en cherchant un peu, je pourrais trouver des raisons parfaitement honorables de vouloir continuer à enseigner... Je pourrais très bien dire que j'aime le contact avec les étudiants, et effectivement je trouve certaines étudiantes particulièrement plaisantes. Je pourrais vous dire qu'un cours, c'est un show et que j'ai toujours aimé jouer du tambour, je pourrais vous dire que, OK, je ne suis pas un bon prof, mais je ne suis pas pire que les autres...

C'est vrai, mais, encore plus vrai, si je resigne un contrat en septembre, c'est d'abord pour le fric que ça donne. Même si c'est peu, je trouve ça bien payé pour jouer du tambour.

C'était un peu gênant à avouer, je sais. Mais ça fait partie de la game : quand on prend le parti de parler de soi, on ne peut pas toujours être " cute "...

 

Erratum (suite et fin)

Samedi, je vous ai annoncé la venue de Chrissie Hynde (Pretenders) au Plateau pour la fin août. Mardi, je m'excusais : pas de Pretenders à Montréal, mais grand show le 23 août à Mosport avec Pretenders, Elvis Costello, Talking Heads, B52...

Eh bien, dernière nouvelle confirmée, celle-là, Chrissie Hynde sera au Plateau le 22 août, tandis que B52 donnera, le même soir, son show à la Place des Nations.

On n'en parle plus. De toute façon je serai en vacances.