LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 7 JUILLET 1998

 

Un jour sans foot

 

SAINT-DENIS

Les jours sans matches, comme hier, je vais taper mes textes à l'autre bout de Paris, au Centre de presse international, porte dé Versailles. Une heure de métro.

Le métro !

Les premières fois, tout nous distrait, les pubs, les visages, les attitudes. Les parfums. Mais très vite on entre dans le beat, on rejoint le troupeau, on enfile les couloirs machinalement, on entre en deçà de soi-même, zombie comme les autres.

Quand j'étais petit, en fait j'étais déjà grand puisque je travaillais, je traversais tout Paris en métro pour aller dans une imprimerie spécialisée dans les horaires de chemin de fer. Un travail passionnant, je ne blague pas, j'avais des grands tableaux à monter, je me souviens que j'étais heureux comme tout d'aller travailler, c'était mon nintendo. Et j'étais payé.

Hier, il est arrivé un truc bizarre. J'étais des le métro, j'allais au Centre de presse international, j'ai changé à Montparnasse, au bout du très long tapis roulant, un aveugle chantait la vie en rose, j'ai enregistré machinalement que son chien dormait et que sa timbale était vide, je suivais le flot des gens, en deçà de moi-même, zombie comme un autre, et tout d'un coup, dans ma tête, je n'allais plus au Centre de presse international, j'allais à Bobigny monter mes horaires de chemin de fer, j'avais 19 ans, j'étais content. Ça duré dix secondes, vingt. Le nom de l'imprimerie m'est revenu : Chaix.

Ce que je trouve pétrifiant là-dedans, c'est la vie qui a passé depuis, tous ces pas que j'ai faits pour qu'ils me ramènent à mon point de départ.

Vous ai-je déjà dit que j'avais très peur de mourir ?

Sûrement, j'ai dû vous le dire.

Donc, au Centre de presse international je prends un café, je lis L'Équipe, des fois Le Monde, puis, saoulé de mots, je me prépare à en ajouter, comme si c'était indispensable.

Comme si je savais qui de la Hollande ou du Brésil allait gagner ce soir.

Au fait, je ne serai pas à Marseille où le match se joue. J'étais sur la liste d'attente pour un billet dans la tribune de presse et je ne ferai pas 1600 kilomètres, pour me ramasser devant une télé. C'est con.

Je vous explique. Comme il y a plus de journalistes que de places réservées pour la presse dans le stade, les billets sont donnés en priorité aux journalistes des pays qualifiés. Quand les 12 000 braillards brésiliens ont reçu le leur, il n'en reste plus guère pour les Irakiens et les Canadiens. Il y a un Irakien d'accrédité. M. Soufi. Nous attendons souvent notre billet ensemble, M. Soufi et moi.

Il y a là aussi le correspondant des îles Caïman et quelques centaines d'autres excentrés du Mondial.

Cela se passe comme ceci : la liste d'attente est scrutée quelques instants avant le match par un officier de la FIFA ( la Fédération Internationale de Football ) qui décide qui aura un billet et qui pas. Cela se fait devant nous, pendant que nous attendons. Pour tenter d'influencer le cours des choses, M. Soufi et moi, mais je dois dire que c'est mon idée, nous crions de temps en temps : Vive la FIFA !

Et longue vie à Saddam Hussein, ajoute M. Soufi, plus par habitude que par réelle conviction. Le croiriez-vous ? On nous accuse d'avoir mauvais esprit.

Je crains fort que M. Soufi et moi soyons privés de billet, pour la finale, dimanche.

Eh bien tant pis mon vieux.