LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 7 AVRIL 1998

 

Romaine est arrivée

 

Normalement, un mardi sur deux, je vous parle de livres. Le problème c'est que je ne lis presque plus. Je regarde des films sur mon magnétoscope à la place. Quatre films par semaine. Je n'ai plus le temps de lire. Ce n'est pas vrai qu'on peut faire les deux. L'image submerge l'écrit, même si on essaie de vous prouver le contraire à coup de statistiques farfelues qui élargissent le concept de la lecture aux sections sportives des quotidiens, aux courriers électroniques, et bientôt aux endos de boîtes de céréales. N'importe quel support écrit est devenu lecture pour prouver que les jeunes lisent autant et même plus qu'avant. Tu parles !

Je m'étonne un peu qu'on se demande construire où la Grande Bibliothèque du Québec, plutôt que de s'inquiéter de qui la fréquentera dans 20 ans. Bedford, à côté de chez moi, 3000 habitants, quatre endroits où on peut louer des vidéos. Quatre. Pas de librairie évidemment. Pas de librairie avant Saint-Jean et encore, à Saint-Jean, des librairies, mais pas des libraires. Des épiciers qui vendent des feuilles de carnet, des crayons, des trombones et de temps en temps Jamais sans ma fille.

Normalement je vous parlerais aujourd'hui de livres, mais je n'en ai point lu depuis un moment. Je n'ai pas le temps. Je regarde trop de films sur mon nouveau magnétoscope. Mais je sens que ça achève. Je m'ennuie de lire. Je m'ennuie de la lenteur de lire. Vous allez rire, je m'ennuie du silence des mots. Les images parlent sans arrêt, disent tout, tout le temps. Je m'ennuie du style... C'est drôle. Je croyais que je lisais pour le sens. Pas du tout. Les films que je regarde sont plein de sens. Et je suis tanné du sens. Je m'ennuie, attendez que je vous dise exactement de quoi... je m'ennuie de la force allusive du langage écrit. Il n'y a rien de cela dans un film. Tout est montré, tout est dit, avec le plus souvent, un manque d'imagination absolument navrant.

Prenez un livre d'amour. Anna Karénine, Tolstoï. Ou Le Rouge et le noir. On y aime. On y désire. On y souffre. On va dans le coeur humain. on en revient ébranlé. L'amour c'est toujours quand Ulysse, mille ans plus tard n'est reconnu que par son chien. On pleure.

Prenez maintenant un film d'amour. Trois fois sur quatre c'est une affaire de cul l'obsession, l'amour du réalisateur pour sa vedette. Vous avez vu le cul qu'elle a ? Et les nichons ? Vous avez vu ? C'est à moi, tout ça, lalalère. Deux heures comme ça, c'est chiant.

Prenez le dernier film culte des jeunes, Trainspotting. J'ai décroché après vingt minutes, au moment où le type qui est en train de vomir dans le bol de toilette, rentre sa tête et tout son corps dans le bol, pour être aspiré comme un étron vers un lac de merde où il se met à nager. J'ai décroché là. J'ai raconté ça à des jeunes et j'ai bien vu la petite lueur d'ironie dans leurs yeux. Comme lorsqu'on regarde en coin un touriste en train de s'étouffer avec un plat trop épicé. C'est le contraire, petits crisse . C'est la fadeur de vos abstractions qui m'a écoeuré, vos clichés chauves, la banalité de la forme, et cette idéologie de bande dessinée. Allez donc relire Burroughs, Naked Lunch et plus encore The Soft Machine.

Le monde de l'image ! Je pensais que c'était juste mon club vidéo de campagne qui louait des morroneries, alors je me suis inscrit à La Boîte noire, rue Saint-Denis. L'autre jour je vois sur le tableau où ils annoncent les nouveautés que Romaine, est arrivée. Fouille-moi who's that fuckin Romaine, mais comme je ne connais rien là-dedans et que j'étais chez les intellos de l'image, je me suis dis ça doit être bien bon, s'ils prennent la peine de l'annoncer... Eh monsieur ! Petit film français à sketches convulsifs qui m'a fait pousser un cri de bête blessée dans le salon, maudite m... Et j'ai regardé le hockey.

Plein de sollicitude comme je vous connais vous allez vous dépêcher, comme les autres fois quand je parle des vidéos que je n'ai pas aimés, de m'inonder de fax pour me conseiller quelque Manon des sources et quelque English Patient qui me feront passer des Pâques en forme d'oeuf mollet. Vous êtes bien bons.

Qu'est-ce que je disions ? Ah oui. Que j'allais retourner bien vite dans les librairies.

J'arrive, Françoise.

Vous souvient-il, il y a une dizaine d'années je vous demandais de me dresser la liste des dix meilleurs livres que vous aviez lus dans votre vie. Je n'ai jamais reçu autant de lettres. Vous m'aviez soumis autour de 7000 titres, j'en avais tiré un palmarès des 75 livres les plus cités. Cent ans de solitude venait en tête suivi du Petit Prince ( dieu que vous m'aviez déçu avec celui-là), la belle et grande surprise était de retrouver La Détresse et l'enchantement de Gabrielle Roy en quatrième place.

Une liste marquée, bien sûr par les lectures a la mode il y a dix ans, John Irving, deux fois dans les dix premiers, Le Parfum de Suskind, Marie Cardinal, Agota Kristof, Les Filles de Caleb avant Proust et Joyce on pouvait trouver ça drôle, ce qui l'était sûrement moins, c'était la totale absence de Ferron, de Balzac, Poe, Hemingway, Molière, Montaigne ( Les Essais ).

Évidemment " Mes dix meilleurs livres " est un jeu nono dans la mesure où ne pouvant contourner Flaubert, Hugo, Cervantès, Dostoïevski et Stendhal il ne reste plus que cinq places pour Céline, Salinger, Ferron, Miller, Hamsun (La Faim), Proust, Bukowski, Gary, Steinbeck, Vian, Camus, Morante (La Storia), Durrell, Kafka, Brontë, Ducharme, Larbaud (A. 0. Barnabooth ), Beckett, Jarry, Baudelaire, Rilke, Goethe, Conrad, Kundera, Carrol (Alice) et quelques centaines d'autres, un jeu nono disais-je, mais bon, ce sont les plus nonos les plus amusants, et on y rejouera peut-être cet hiver.

En attendant, juste pour le fun, c'était votre liste il y a dix ans :

1. Marquez, Cent ans de solitude ;

2. St-Ex, Le Petit Prince ;

3. John Irving, L'Oeuvre de Dieu, la part du diable ;

4. Gabrielle Roy, La Détresse et l'enchantement ;

5. Irving encore - vous l'aimiez ! - Le Monde selon Garp ;

6. Camus, L'Étranger ;

7. Céline, Voyage au bout de la nuit ;

8. Salinger, L'Attrape-cœurs ;

9. Kundera, L'Insoutenable légèreté de l'être ;

10. Zola, Germinal (tiens, tiens, on donnait dans le réalisme prolétarien ?)

14. L'Avalée des avalés ;

23. La Grosse Femme d'à côté est enceinte ;

51. Le Matou...