LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 7 FÉVRIER 1985

 

Docteur, j'ai le sida !

 

Michel Marchand m'a reçu à son bureau de la clinique de l'Annexe. Je fus, ce soir-là, son dernier patient.

Ouverte par quatre médecins, en octobre dernier, la clinique de l'Annexe se spécialise dans le dépistage et le traitement des maladies transmises sexuellement. Située au coeur du village gai ( coin Sainte-Catherine et Amherst ), l'Annexe accueille une clientèle majoritairement gaie.

Michel Marchand est gai. Je devrais dire, le " docteur " Michel Marchand, mais ce grand efflanqué roux, hirsute, débraillé, en jeans délavés, a autant l'air d'un docteur que moi d'un évêque. Je l'ai spontanément appelé Michel, comme, j'imagine, le font ses patients, même à leur première visite.

Avant d'ouvrir l'Annexe, Michel était à la clinique de La Cité, dont il est aussi un des fondateurs et, me suis-je laissé dire, un de ceux qui ont le plus fait pour la réputation de cette clinique très " in ".

- Pourquoi te consacrer, tout d'un coup, à une clientèle entièrement gaie ? Peut-on parler d'une pathologie gaie ?

- Il y a effectivement quelques maladies qui affectent plus particulièrement les gais. Je pense surtout à l'hépatite B, infiniment plus répandue que le SIDA, mais dont on parle beaucoup moins, même si elle est très grave... Et puis il y a toute la série des MTS, les mêmes que chez les hétéros. Sauf que le dépistage d'une MTS suppose un minimum de dialogue, voire de confiance entre le malade et le médecin. Ce n'est pas toujours le cas entre un patient gai et un médecin straight. Le patient n'ose pas donner des détails. Et le médecin ne pense pas à les demander... Je connais un gai qui est allé voir trois fois son médecin pour une gono. " Mais je ne vois pas de gono ! " disait le médecin... Il l'aurait vue, s'il lui avait examiné le rectum. C'est là qu'elle était la gono...

Évidemment, j'étais surtout allé consulter Michel Marchand pour qu'il me parle du SIDA. " La peste gaie ", comme on dit dans les journaux.

- La peste gaie ! Comme si c'était une malédiction que le ciel nous envoyait pour nous punir d'être homosexuels... C'est d'ailleurs ce que pensent bien des hétéros, et le pire, bien des gais aussi !... Je me demande si le brouhaha social fait autour du SIDA n'est pas plus grave que le SIDA lui-même. La peste, c'est moins le SIDA que la campagne anti-homosexuelle qui le prend pour alibi à travers le monde... Presque chaque jour, je vois arriver dans mon bureau un gars complètement effondré, blême parce qu'il ne dort plus, ne mange plus depuis trois jours, qui me dit d'une voix funèbre : " Michel, j'ai le SIDA ! J'en suis sûr, tiens regarde... ". Et il me montre un grain de beauté qu'il a probablement toujours eu. Ou alors, il a tout bonnement la grippe... - Combien de cas réels de SIDA as-tu diagnostiqués dans ta pratique ?

- Un et demi. Le demi, c'est parce qu'il n'y a rien encore d'officiel... Un et demi et je vois 30 individus par jour, cinq jours pas semaine, tous des gais...

Au 24 septembre dernier, on recensait, dans tout le Canada. 117 cas de SIDA ( pour 6 000 aux USA ). 117 cas, dont 50 au Québec. 117 cas dont les deux tiers sont homosexuels.

Récemment, le docteur Gilmore, du Royal Vic, à Montréal, dépistait chez 300 gais volontaires, 100 porteurs du virus du SIDA... Mais trois d'entre eux, seulement, étaient atteints de la maladie.

Le journal The Gazette ( les autres en auraient fait autant s'ils avaient eu le scoop ) a titré, évidemment, avec les 100 porteurs. 100, ça flashe tellement plus que trois !

- S'il fallait qu'on soit malade de tous les virus qu'on porte, on n'aurait pas une grosse santé ! L'incident montre bien que les médias traitent le SIDA comme les autres drames qui font leurs manchettes : il faut d'abord que ce soit spectaculaire.

- Ce n'est tout de même pas les médias qui ont inventé que le SIDA s'en prenait surtout aux gais !

- Non. La théorie admise, c'est que les relations anales sont un important facteur de transmission. Plus les relations sont fréquentes et les partenaires nombreux, plus les risques sont grands... D'où un changement, déjà perceptible, dans les habitudes sexuelles des gais. La vie de couple devient comme plus à la mode !... Je t'avoue que moi aussi j'ai peur. Je suis le premier à conseiller la modération et l'usage des condoms... C'est qu'on est devant une très sale maladie. Avant de mourir, tu te traînes deux ans, de ganglions en tumeurs de la peau, en pneumonies... C'est vraiment rien de drôle et il n'est pas question de minimiser la gravité du SIDA... Cela dit, la sclérose en plaques aussi est une très sale maladie, qui ronge plus de 30 000 Canadiens. Mais il ne me viendrait pas à l'idée de dire que la sclérose en plaques est la " peste des hétéros ". Pourquoi alors, pour un peu plus d'une centaine de cas de SIDA au Canada, parler de " peste gaie " ?

 

La philosophie dans le backroom (1)

Hier, je philosophais dans le sauna, me voilà rendu maintenant dans le backroom, et j'entends d'ici les gais me crier des noms : " On savait bien que t'étais rien qu'un voyeur comme les autres ! "

C'est sûr que je suis voyeur, même que c'est ma job de l'être. Mais vous avez bien raison d'insister, et je l'écris en noir immédiatement à la demande générale : CE N'EST QU'UNE INFIME MINORITÉ DES GAIS qui font des folies dans les backrooms !

Une infime minorité, donc. Mais admettez, gais de la majorité bien sage, qu'elle est très voyante et agissante votre minorité. En particulier dans le village gai qui prend parfois l'allure d'un joyeux lupanar...

Je ne le déplore pas. Mais ne vous étonnez pas trop, par ailleurs, que la presse straight, lorsqu'elle daigne jeter un regard sur votre communauté, aille au plus spectaculaire, au plus voyant. Vous les mettez en vitrine vos phantasmes, ne venez pas gueuler après qu'on les regarde...

Et puis vous faites des envieux. On n'a pas ça nous des backrooms ! Vous non plus, je sais ! C'est un concept surtout américain. C'est exact, il n'y a pas, dans les bars de Montréal, comme dans ceux de San Francisco, de ces petites pièces très sombres, où la clientèle peut aller consommer sur place sa dernière cruise... Bon, il n'y en a pas à Montréal, mais cela dit, dans les toilettes de certains de vos bars... enfin, bon, je suis pas aveugle tout de même...

Mais lâchons maintenant la philo pour tomber dans le folklore total. Je sais bien, encore là, qu'il n'y a pas un pour cent de gais qui se servent d'accu-jac. Probablement pas 10 p. cent qui savent même de quoi il retourne. N'empêche que c'est dans les journaux gais qu'on les annonce, dans les sex shops gais qu'on les vend... C'est sûr que ça excite la curiosité !... Imagine, une machine qui pratique la fellation ! Avec, en option, une prise spéciale pour la brancher sur le lighter de l'auto... Pas de farce ! Du seul point de vue technologique, c'est une trouvaille qui mérite largement mention. Il y a même un accu-jac à $5 000, qui fait tout comme un amant, en mieux... j'imagine la vaisselle aussi !

Toujours dans le folklore, le trip des mouchoirs... Je me doute bien que ce n'est pas très répandu. Mais c'est cute, non ? On croirait une histoire de boy scout... Quand le mouchoir dépasse de la poche arrière droite, actif ! À gauche : passif. Mouchoir blanc, jeux de mains seulement. Rose, orgie. Noir, sado-maso. Rouge, fist fucking, etc...

Pour la grippe, c'est lequel ?

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(1) J'ai piqué ce titre dans un très bon bouquin sur l'homosexualité, écrit par un gai français, Hugo Marsan. Un homme, un homme, publié par la revue Autrement, collection " À ciel ouvert "