LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 7 JANVIER 1986

 

Contre la maladie de plaire

 

Je consens à vous parler de ce livre-là, mais j'y mets une condition : que vous me promettiez de ne jamais vous en servir contre moi ! Juré ?...

C'est que c'est de la perfidie à l'état pur ce machin-là. Cela s'appelle Le grand méchant dictionnaire, mais cela devrait s'appeler Le petit dictionnaire des grands coups de pied au cul. Insolent bien sûr, c'était la moindre des choses, mais aussi corrosif, assassin, ricaneur, baveux, vraiment très, très méchant...

En manière d'avertissement, cela commence par quelques citations sur la méchanceté. Celle-ci de Nietzsche : " La méchanceté développe l'esprit ". Et celle-ci du pourtant très chrétien François Mauriac : " Comme on dit faire l'amour, il faudrait pouvoir dire faire la haine. C'est bon de faire la haine, ça repose, ça détend "...

Suivent 2000 victimes et je vous jure, pas toutes mortes de rire. Ainsi, en oraison funèbre à Aragon, dans Libé : " Aragon mort, c'est un peu de la servilité humaine qui s'en va. Il est juste que ce soit fête le jour où l'on enterre la ruse, le traditionalisme, le patriotisme, l'opportunisme, le manque de coeur "... Et cet autre de Yves Montand à propos de Jean-Luc Godard : " C'est le plus con des maoïstes suisses ! ". Et cela va ainsi, comme une traînée de vitriol, jusqu'à Y-Z, Y comme dans Yourcenar, Marguerite, " l'académichienne "...

Vous trouverez ce Grand Méchant Dictionnaire aux éditions Seghers. Ou plutôt vous ne le trouverez pas, vous devrez sûrement le faire commander par votre libraire, parce que Montréal, des fois, c'est comme Carcassonne, c'est bien loin du soleil.

Au fait, ça coûte presque $30 ! Je sais, je sais, moi aussi j'ai sursauté. Mais finalement je n'ai pas regretté mes sous. Savez-vous, ce n'est pas payé si cher pour que revive un instant, l'art magnifique mais presque perdu du coup de pied au cul.

 

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Parlant d'argent justement, c'est curieux comme les gens se dépêchent de trouver beau et bon ce qu'ils ont payé cher.

On s'attendrait normalement à ce qu'ayant payé un prix exorbitant pour un bien culturel, le consommateur se fasse très critique, très exigeant. Mais c'est tout le contraire. Il y a heureusement des exceptions, mais règle générale, plus le consommateur paie cher, plus il applaudit fort. Plutôt que de se trouver idiot d'avoir acheté un billet pour un navet, il applaudit pour en justifier le prix.

C'est l'irréfutable logique de la connerie.

D'où la grande méfiance du publie pour les critiques. D'où cette petite rengaine d'une totale ineptie : " Vous autres les critiques si vous payiez votre place, vous seriez moins portés à... critiquer ! "

Depuis quelques années, par hantise d'avoir à m'arracher la gueule pour dire merci à des individus que je ne veux même pas avoir à saluer, j'achète ( ou je vole parfois ) mes disques, mes livres, mes billets pour les shows au Forum ou ailleurs, bref je suis d'abord le payeur ( ou presque ) des biens dont je parlerai souvent, par la suite, dans cette chronique ( je ne m'en vante pas tous les jours, mais je saisis quand même l'occasion de le répéter ! Les gens sont si méchants, vous savez... )

Toujours est-il que je n'ai pas remarqué que les shows étaient meilleurs depuis que j'en étais de ma poche. Au contraire, il m'est arrivé souvent de regretter d'avoir refusé le billet ou le disque gratis.

Correction : j'ai dit que j'achetais tous mes livres c'est vrai à l'exception de ceux publiés chez VLB. Lanctôt me les envoie, par amitié, je crois. Mais ça ne veut pas dire que je les lis. Je les feuillette, comme je le ferais dans une librairie, et j'en garde un sur dix, un sur vingt.

Sans cet arrangement particulier avec VLB, j'aurais sûrement acheté Les lettres de Jacques Ferron aux journaux, qui viennent de sortir et... et je n'aurais pas regretté mes $25, parce que c'est Ferron, mais disons qu’après coup, j'eusse regretté, de ne pas avoir plutôt racheté, pour le même prix, les deux tomes de ses Escarmouches... Mes exemplaires sont tout usés, ils s'effeuillent comme des vieilles marguerites qu'on a trop passionnément questionnées...

Pour revenir à ses Lettres aux Journaux, elles ont beaucoup jaunies, je trouve. Querelles obsolètes, nationalismes surannés, reste la vigueur du propos, bien sûr, et quelques perles ici et là, mais pas assez nombreuses, ou alors, c'est le coffret qui est trop gros, trop encombré de vieilleries. Tout de même, au hasard de mes fouilles, celle-ci :

" Dans le cœur de tout écrivain, il y a un Lemelin qui dort "…

Et souvent se réveille. Hélas.

 

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Je lisais en fin de semaine, dans un journal concurrent, une critique dithyrambique d'un nouveau restaurant de campagne que je sais très moyen, et fort cher. Pour des raisons particulières de bon voisinage, j'avais décidé de n'en point parler, me disant, à part moi, que le jour ou une critique irait manger-là, ce serait la catastrophe.

Eh non ! C'est le délire ! Elle se roule à terre, la critique, tellement c'est beau et bon. Il y a dans son texte un tel désir de plaire que c'en est touchant, je cite : ... un goût de vrai, prélevé à la source tout comme l'eau qui jaillit de la carafe dans votre verre ( zéro particule de bactérie selon les analyses ! )...

Ben voyons donc madame Chose. J'habite à quatre kilomètres de là et je suis obligé de faire purifier mon eau parce que le sol est contaminé par le purin, par le sel, comme partout quoi... En tout cas, la question n'est même pas là, la question est que si ce restaurant était si extraordinaire, pensez que je le saurais ! Moi qui ne pense qu'à bouffer, je ne ferais pas 60 milles pour trouver un restaurant décent, en ayant les cuisines du paradis à ma porte. Je suis tordu, mais pas à ce point-là.

Mais c'est cette maudite maladie de plaire. Pour rien. Pour être fine, parce qu'il fait beau, parce que c'est la campagne, parce que les hôtes sont fins. Et c'est vrai qu'ils sont fins. Tellement, que c'est quasiment pas possible de leur dire que c'est pas très bon. Pour ne pas leur faire de chagrin.

Cette maudite maladie de plaire. Pour rien. Juste pour être fins. On ne dit plus rien qui compte. On dit que l'eau goûtait l'eau et quelle coulait de la carafe dans le verre. Fuck, faut le faire !

 

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J'écrivais l'autre jour quelques mots méchants à propos d'une oeuvre qui se dit " journal d'émotions " et qui n'est que le journal des démangeaisons d'une rombière qui se gratte le prurit de son âme littéraire.

Ce que j'ignorais, en écrivant cela, c'est que l'auteure était un pervonnage fort connu. C'est mon côté immigrant. Même après 20 ans, il m'arrive parfois de débarquer, à l'instant. " Comment, tu ne la connais pas ? Mais elle a régné longtemps sur la Hutte Suisse et chez Pedro "... J'savais-tu moi !

Il est arrivé ce qu'il arrive quand on donne un coup de pied dans une fourmilière, ça c'est mis à grouiller de partout. Téléphones, lettres en forme de pétition... Et au hasard des reproches qu'on m'a adressés, un m'a frappé : " Si vous l'aviez réellement lu ce livre, M. Foglia, vous n'auriez pas pu être méchant ".

C'est la phase terminale de la maladie de plaire. Non seulement on console la victime, mais on excuse l'agresseur. Ce qu'on me dit ici, c'est que j'ai été méchant par erreur. Au fond, je suis comme tout le monde : rose bonbon.

 

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Je vous laisse sur une pensée dont j'aimerais que vous devinassiez l'auteur. Voici : Rien de plus émollient, avachissant, émasculant que la manie de plaire

Alors de qui est-ce ? Je vous donne deux chances. Francine Grimaldi. Louis-Ferdinand Céline.

Soyez fins, rayez la mention totalement inutile. Merci.