LA PRESSE, MONTRÉAL, LUNDI 6 JUILLET 1998

 

Sans pression

 

SAINT-DENIS

Congé de foot. Prochain match, Brésil-Hollande, demain à Marseille. L'autre, France-Croatie, mercredi, ici. Et la finale dimanche.

Congé de foot, ça fait du bien.

Je viens rencontrer deux poètes un peu voyous qui m'ont agréablement changé de l'emphase du Mondial. Deux cocktails Molotov dont on aurait remplacé l'essence par du tord-boyaux. Littéralement. Chaud dedans. Froid dehors.

Attendez madame, ne rentrez pas votre fille, tout de suite. Ils sont un peu fêlés c'est vrai, un peu incendiaires, beaucoup bordéliques et persuadés que la vie c'est ce qui se passe après trois joints. Mais ils sont autre chose aussi. Ils sont possédés de l'envie de dire, de raconter, de témoigner, d'écrire. D'écrire. Je savais que cela vous surprendrait madame. Kay écrit sans arrêt des histoires qu'il chante sur scène avec son chum Jean-Philippe.

Ils sont rappers, hip hop, poètes de trottoir, comme vous voudrez. Kay c'est Kamenga MBikay, d'origine zaïroise. Jean-Philippe Guillaume est d'origine haïtienne. Vingt et un ans tous les deux. Montréalais, tous les deux. Toujours tous les deux depuis la polyvalente Mont-Bruno où ils étaient les seuls Noirs sur 2500 élèves. Ça crée des liens. Ils sont devenus Sans Pression, rappers underground.

Aucun rapport avec le foot. Ils sont ici grâce au foot. Ils ont été invité dans le cadre du petit Mondial qui se dispute à l'ombre du grand. Ils en sont le volet culturel.

Ils se produisent sur la scène du stade Mandela à Saint-Denis avec Bernard Lavilliers, Youssou N'Dour, Alan Stivell, Cheb Mami...

Ce qu'ils chantent ? La vie mon vieux. Ils ne sont pas politiques comme les rappers français, des fois violents comme dans Territoire hostile... " Prêt à mourir, prêt à tuer, hostile sauf quand le buzz est allumé ", ils disent qu'ils ont vingt ans, " je ne comprends pas pourquoi les choses sont comme elle sont, la vie est un point d'interrogation ". C'est le plus difficile avec les poètes rap, et je n'ironise pas : la poésie reste dans leur tête, sur papier, y'a pas grand chose. Ils disent aussi qu'ils sont Noir, mais sans en faire toute une histoire, " Montréal n'est pas ghetto ". Sont roughs avec les filles, " Elles mènent le monde par le bout de la queue ", Kay raconte dans une chanson l'histoire de son frère qui est tombé sur une fille blanche qui l'a rendu fou, elle voulait se faire faire grimo " un bébé métis ", parce qu'elle trouvait ça beau, puis elle l'a crissé là.

Ils gagnent cent dollars par show, ils jouent en lever de rideau de groupes qu'ils méprisent un peu ( Dogmatique, la Gamick ) parce que ces gens-là, avec leur premier gros cachet, se sont dépêché d'aller acheter de la vaseline pour enculer la société sans lui faire mal. Ils n'ont pas dit ça du tout. Mais c'est ce que j'ai compris.

Ils ont reçu une bonne éducation, évidemment. Ça en prend une pour taper dedans. Entre les shows ils vivent de jobines, l'autre jour ils ont déménagé tout un hôtel, sauf qu'ils n'avaient pas de permis pour conduire le camion, et chaque fois qu'ils repassaient devant le panneau de signalisation qui disait " interdit aux camions ", ils allumaient un joint. Ils consomment beaucoup d'herbe, mais ils ont la " haine-au-sang " de la coke et de toutes les dopes chimiques, speed, PC, mescaline, champignons, même l'ecstasy. Mais l'herbe ils aiment bien. Ils ont aussi la haine du flic.

Ils ne portent pas de casquette Sergio Tacchini à l'envers, ni de tuque avec la virgule Nike. Leur code vestimentaire est de ne pas en avoir.

Ils tiennent le discours des anars même s'ils ne savent pas ce que c'est. Ils parlent avec une drôle de ponctuation, toutes leurs phrases finissent par yo, blo ou man, mais ce n'est pas vrai qu'ils ne disent rien, ce sont des poètes comme les autres poètes, ils disent la vie, les nuages, les oiseaux, le vent, la nuit. Ils disent je souffre, mais je ne veux pas mourir. Ils sont dantesques parce qu'ils sont poètes. Apocalyptiques parce qu'ils ont vingt ans.

Ils sont douloureusement vrais. Ils sont terriblement beaux.