LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 6 MARS 1986

 

Le terroriste

 

C'était en 64, rue de la Montagne, un après-midi, je m'ennuyais. Je me suis acheté une revue : Révolution Québécoise. C'était le premier ou le second numéro, je ne sais plus, je l'ai feuilleté en prenant un café... J'ai trouvé les textes cuculs, pompiers, mal foutus, curé d'extrême-gauche. Je sortais justement de cette église prolétarienne-là et, comme souvent les nouveaux-défroqués, j'avais des envies irrépressibles de cracher dans le bénitier.

Il y avait le téléphone avec l'adresse de la revue, j'ai aussitôt appelé :

- Allô, je m'ennuyais, j'ai lu votre revue et...

- Et tu t'ennuies encore !

Je n'attendais pas ce genre de sourire. Celui que j'avais préparé était plus jaune :

- Dites-moi, je suis curieux de savoir, avez-vous découvert Marx dans une boite de Cracker Jack ou au séminaire ?

- T'es pas d'ici, je crois ?

- Décidément vous êtes doué pour les grandes découvertes !...

- Puisque t'es si drôle, pourquoi ne viendrais-tu pas nous faire rire à domicile. On paie la bière quand le show est bon...

Pourquoi pas. J'avais noté : rue Champagneur près du cinéma Outremont...

- Ce sont les bureaux de la revue ?

- Oui, mais c'est chez moi aussi.

- Vous êtes monsieur ?

- Pierre Vallières...

Il a payé la bière. Il m'a raconté des choses. J'ai écouté. Je suis parti. Je suis revenu le lendemain, puis la semaine d'après, puis très souvent... Je n'allais plus du tout rue de la Montagne avec les autres immigrants. Vallières me racontait ce pays que j'habitais en touriste depuis deux ans, et que j'appelais bêtement l'Amérique. Il lui donnait d'autres noms comme Ahuntsic, Pointe Saint-Charles, Saint-Henri, Rosemont...

Un mois plus tard, je signais l'article le plus cucul, le plus pompier, le plus mal foutu du numéro trois, ( ou deux, je ne sais plus ), de la revue Révolution Québécoise ( sous le pseudonyme Pierre Fortin, pour faire couleur locale ! À l'époque, il ne fallait pas donner prise à la rumeur qui disait que c'était des communistes étrangers qui foutaient lé bordel dans le pays ! )

En passant, et je ne le mentionne que pour les annales, ce sont trois journalistes de LA PRESSE ( alors en grève ) qui ont fondé Révolution Québécoise en 1964 : Vallières, Jacques-Yvan Guay et Jean-Claude Paquette. Auxquels s'étaient joints Charles Gagnon bien sûr, et Yves Laurendeau, le fils de l'autre...

***

Si je suis plus québécois qu'italien aujourd'hui, je le dois beaucoup à Pierre Vallières... Non attendez, j'exagère, québécois je le serais devenu de toute façon, je ne suis quand même pas si con... Non, ce que je dois à Vallières ce sont les raccourcis qu'il m'a montrés et qui m'ont fait gagner plusieurs années. Quelques cours d'histoires accélérés. Quelques cours de littérature aussi. C'est lui le premier qui m'a fait lire Arthur Buies et Ferron. Qui m'a présenté Miron, et Michel Chartrand...

À son procès, en 1968, le procureur de la Couronne m'a demandé : " Êtes-vous membre du FLQ, M. Foglia ? "... ( question de routine qu'il avait aussi posée à Gérard Pelletier et à René Lévesque également témoins ce jour-là ). J'avais répondu comme eux : " Non Monsieur, je ne suis pas membre du FLQ ". Et c'était la vérité. Mais pour dire " toute " la vérité aurait fallu que je précise :

- Non monsieur, parce que Vallières ne me l'a jamais demandé...

S'il me l'avait demandé je l'aurais probablement suivi. Par affection et par amitié, bien plus que par affinités idéologiques...

Vallières ne m'a jamais convaincu d'autre chose, que de son honnêteté... C'est drôle de dire cela comme ça : " QUE de son honnêteté " ! Comme si ce n'était rien, alors que de toute ma vie, je n'ai guère rencontré plus de dix personnes, dont je pourrais, à l'instant, dire autant.

J'ai perdu Vallières de vue, après 68. Mais j'ai quand même su les visages qu'il a pris. Les idées qu'il a retournées... Moi ça ne m'a pas du tout dérangé. Même quand il est devenu écolo, ou militant gay... Sauf que je me suis chicané souvent à son propos, en particulier avec quelques bourriques intellectuelles qui se disaient trahies. Quelques tenants de la ligne dure, le cul bien au chaud. " Vallières c'est un pourri ! C'est un salaud ! "...

C'est pourtant simple de faire le portrait de Vallières : suffit de dessiner n'importe comment, dans la marge d'une grande page blanche, le plus conventionnel des loosers magnifiques…

 

***

Non Vallières n est pas mort. Je vous en parle seulement parce que samedi dernier, j'étais en train de lire LA PRESSE, quand je tombe sur la photo de Pierre dans un encadré, avec ce titre à côté : " J'ai expérimenté une rencontre personnelle avec le Christ "...

Je l'ai appelé.

- Comment c'est arrivé ?

- Je méditais, j'essayais de penser à rien...

- Et t'as pensé à Dieu !...

- Bon, c'est ça, fais de l'ironie, je te reconnais bien là !

- C'est pas la question, mais maudit Pierre, écoutes-tu ce que tu me dis ? Tu viens de dire, " je méditais "... Et tu ne vois pas de relation de cause à effet là-dedans ? As-tu remarqué que ces choses là arrivent souvent en méditant ? Très rarement en se lavant les pieds ou en mangeant du pâté chinois...

- Mais je ne t'ai pas dit que j'avais pensé à Dieu. J'ai parlé de rencontre...

- Quand ça ?

- Il y a à peu près deux ans...

- Où ça ?

- Chez moi !

- Et ça a duré longtemps ?

- Une fraction de seconde...

- Et tu ne l'as pas revu depuis ?

- Non...

- Et t'es bien certain que c'était Dieu ?

- Certain.

- À quoi il ressemble ?

- Je ne sais pas. C'est une profonde douceur. Une profonde paix. Le sentiment d'être à l'intérieur de quelque chose...

- Et tu n'as pas le moindre doute ? Tu as pu halluciner, l'inventer à force de l'espérer, un manière de mirage...

- Non je n'attendais rien. Je n'étais absolument pas prépare à cela. Évidemment, dans une autre tradition, j'aurais probablement nommé autrement ce qui m'est arrivé, mais ici je te dis : j'ai rencontré Dieu...

Une fraction de seconde d'absolu et tout bascule. Freakant.

- Dis donc Pierre, penses-tu que ça pourrait m'arriver ?

- Certainement. J'ai même l'impression que les marginaux sont plus exposés que les autres à une rencontre avec le Christ...

- Arrête ! Pierre, sais-tu quoi ?

- Non...

- Finalement, je crois que t'es vraiment un terroriste...