LA PRESSE, MONTRÉAL, MERCREDI 6 FÉVRIER 1985

 

La philosophie dans le sauna

 

" Décidez-vous, un casier ou une chambrette ? Pour six heures ou pour 12 ? "

Le guichetier du sauna 456 s'impatientait. Il a dû penser que je débarquais à l'instant de Ste-Eulalie-des-Iles. Et de fait, je ne m'étais jamais senti aussi plouc ! N'eût été de la curiosité qui me dévorait, j'eus rebroussé chemin.

À ce moment-là, tout ce que je savais des saunas gais, c'est ce qu'on en dit dans les journaux, à l'occasion des descentes de police. Je n'étais pas loin de croire que j'étais à la porte d'un sombre bordel, et je craignais vaguement d'être entrainé dans quelque partouze monstre, à mon pauvre petit corps défendant.

Il y a sept ou huit saunas gais à Montréal. Le 456, rue La Gauchetière, est le plus grand, un des mieux fréquentés, et un des mieux tenus. Ouvert 365 jours par année, 24 heures par jour. Prix spéciaux pour hommes d'affaires à l'heure du lunch, réductions aux étudiants.

J'ai finalement opté pour la chambrette à $10,50. Le guichetier m'a remis une serviette et la clef...

Bonjour les hommes, me voilà !

Les chambres ( environ 150 ) sont au second et au troisième. Cela tient plus du clapier que de l'hôtel. Chacun de ces deux étages, est quadrillé de couloirs étroits et sombres qui séparent les chambres en îlots symétriques. Tons de gris, austérité de pensionnat, propreté de monastère. Dans la chambrette, disons plutôt dans le garde-robe, une couchette sur une base de bois. Pas d'autres meubles.

Je me suis déshabillé. J'ai noué la serviette à ma taille et je suis redescendu au premier où il y a la piscine, le bain tourbillon, les douches, la salle de TV, un casse-croûte, et... deux saunas

Ambiance feutrée, confortable, même un peu snob. J'étais déçu. Mettez-vous à ma place, je m'en allais au bordel, je tombe dans un salon de thé. Déçu, mais totalement rassuré. Si à l'aise en fait, qu'après ma douche, je n'ai pas remis ma serviette pour aller au bain tourbillon. Un surveillant m'a apostrophé poliment : " Mettez votre serviette, s'il vous-plaît. Il est interdit de se promener nu "...

Et prudes avec ça ! J'ai songé à me faire rembourser pour fausse représentation...

Il y avait un autre étage plus bas. Peut-être que là... Eh bien non, là non plus ! Salles de musculation, de bronzage et de massage.

- Des vrais massages ? ai-je demandé au réceptionniste qui prenait les rendez-vous...

- Tout ce qu'il y a de plus vrai !

- Pas de folies ?

- Absolument aucune folie ici, monsieur. Est-ce la première fois que vous venez au 456 ?

- Ça se voit tant que ça ?

- Disons que vous avez l'air un peu perdu. Pour les folies, peut-être devriez-vous aller faire un tour au second...

- Tiens, mais c'est là qu'est ma chambre !

- Justement...

Je fis comme il me conseillait, et en remettant le pied au deuxième étage, mes lumières se sont allumées ! Je me disais aussi... tout à l'heure j'avais effectivement noté qu'il y avait beaucoup de trafic dans les couloirs du clapier, mais je croyais que c'étaient des gens qui, comme moi, sortaient ou entraient dans leur chambre. Niaiseux !... Je voyais bien maintenant leur manège et ce qu'il y avait de clandestin dans leur furtive promenade. Mine de rien, en rasant le mur, ils poussent discrètement chaque porte de chambre du plat de la main... Si elle s'ouvre, ils entrent. Si la tête ( et le reste ) du visiteur plaît au visité, et vice versa ( surtout vice ), cette fois on ferme la porte ! Sinon, le visiteur reprendra sa promenade.

On a donc le choix de laisser sa porte ouverte, ou d'aller pousser celle des autres...

Les saunas sont très fréquentés. Rares, je crois, sont les gais qui n'y sont jamais allés, ne serait-ce qu'une fois, pour voir...

Mais outre ces occasionnels, les saunas accueillent surtout deux fidèles clientèles très différentes. Après la fermeture des bars, c'est la ruée de ceux qui n'ont pas " pogné " dans la soirée, et vont chercher au sauna, une consolation de dernière minute. L'autre clientèle, c'est la cohorte de ceux qui ne sont pas sortis du placard, les pas déclarés, pour lesquels il n'est pas d'autre sexualité possible que cette baise anonyme.

 

***

J'ai oublié de spécifier que la présente chronique était interdite aux moins de 18 ans. Tout comme celle de demain d'ailleurs.

C'est qu'il faut bien parler un peu de cul. Après tout, c'est bien là la différence, non ?

Au fait, savez-vous comment ça se passe entre deux homosexuels ? Moi je pensais le sa voir, et j'ai été très surpris d'apprendre que seulement 30 à 40 p. cent des gais pratiquent la sodomie...

Je ne vous livre ce détail que pour souligner dans quelle ignorance ( la mère de tous les préjugés ) nous sommes les uns des autres.

L'absence de relations anales n'implique évidemment pas l'abstinence, ou l'angélisme ! Les gais, comme nous, ont moult autres pratiques. Mais, justement, ce n'est pas dans leurs pratiques et gymnastiques sexuelles particulières qu'il faut chercher les différences qui font... la différence.

C'est plutôt dans l'esprit de la chose. La sexualité des gais ( qui s'assument ), se distingue de la nôtre, d'abord et avant tout parce qu'elle s'embarrasse de beaucoup moins de conventions et de tabous que la nôtre.

Une anecdote. Je suis au Priape, le sex shop du village gai. Je suis à la caisse, je parle avec le patron. Entre un client. Bipède drabe, ordinaire, monsieur tout le monde. Il veut un cockring, un anneau pelvien en français, c'est une bague qui s'ajuste à la base du pénis et agit comme un garrot pour prolonger l'érection. Différents modèles, différentes tailles. Le client choisit et commente son choix à voix haute, pas gêné une miette par ma présence... " Celui-ci, en métal ? Ah non, trop petit, je n'entrerai jamais là-dedans. Montrez donc celui-là, ah tiens, c'est déjà mieux ! "... Je crus un instant qu'il allait l'essayer !

J'ai essayé d'imaginer la même scène dans un sex shop straight, avec un client hétéro. Ça marche pas ! Pas sur ce ton-là. Les hétéros n'achètent pas du cul comme ils achètent une cravate, trop gênés, trop pognés...

Un autre exemple. Je suis au Club Date, un piano-bar gai, chic. Vieillot, mais la classe. Professionnels en habits qui tètent leur Cognac... Je trouve un carton sur le comptoir, en fait la carte de commerce du piano-bar. Machinalement je la retourne et, surprise, à l'endos est imprimé ceci, en gros caractères : JE SUIS UNE PERSONNE TIMIDE. En plus petit, dessous : J'aimerais faire l'amour avec vous ce soir. Si oui, conservez cette carte. Si non, remettez-la-moi " !

Que voilà une timidité audacieuse ! Non ?

Au jeu de la séduction, les gais empruntent des raccourcis qui les amènent à pied d'oeuvre en deux battements de cils : tu me plais, j'te plais, allons-y gaiment ! Moi qui, pour ces choses-là, brette des semaines, voire des mois, j'en suis encore tout ébahi et un peu envieux !

Ne me faites pas dire que tous les gais sont des chauds lapins, et qu'ils ne baisent pas sans leur cockring. Ce que je dis, mal peut-être, c'est que contraints de dissimuler leurs désirs et leurs phantasmes aux straights, pour ne pas provoquer la " moral majority ", lorsqu'ils se retrouvent entre eux, les gais s'éclatent... et la " moral majority ", cette salope qui regarde par le trou de la serrure, ne se tient plus d'indignation.

Mais il s'est trouvé, sur mon chemin, plusieurs gais pour m'avancer une autre explication à leur exubérante et luxuriante sexualité. " C'est tout simplement, m'ont-ils dit, que les hommes sont beaucoup plus portés sur la chose que les femmes "

C'est un vieux flash qui revient à la mode ces jours-ci avec l'enquête d'Ann Landers. On sait que la grande dame du courrier du coeur aux States a demandé à ses lectrice : " Vous contenteriez-vous de tendresse... and forget about " the act " ? 90 000 réponses. 64 000 oui !

Hé ho, les boys, on se fais-tu tapettes toute la gang ? Y'ont l'air d'avoir assez de fun.