LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 5 DÉCEMBRE 1985

 

Il n'y a plus de gourou

 

Je veux dire de gourou présentable. Le dernier vient de capoter. Trahi par sa blonde qui s'est poussé avec la caisse, traité de farceur par ses proches lieutenants, plus ou moins chassé des USA où il venait de passer cinq ans, à peine de retour aux Indes, Bhagwan Shree Rajneesh trépigne en arrivant à New Delhi : Les Américains sont des sous-hommes monstrueux qu'il faut éliminer !

L'ennui, c'est qu'il y a moins d'un an, au faîte de sa popularité, Baghan disait de l'Amérique quelle était terre de liberté, et des Américains qu'ils étaient vraiment des gens très, très bien... Le gourou ne sait plus ce qu'il dit, la douleur l'égare, et comme un enfant gâté qui fait une grosse colère il se met à casser ses propres jouets. Je joue pu, na ! ... Très, très fâché de ce qu'on ait osé le mettre quelques jours en prison ( pour avoir violé les lois de l'immigration ), il déclare dans un communiqué ( je traduis de l'hindi ) : Comme vous êtes tous des ingrats, je me retire quelque part dans mes Himalayas. Je n'aurai plus de disciples, seulement quelques personnes pour veiller sur mon confort et ma santé, le strict minimum : mon médecin, mon dentiste, mon cuisinier et une douzaine d'autres domestiques ! En toute simplicité.

C'est la fin d'une belle histoire. Bhagwan était le plus occidental de tous les gourous. Le plus intellectuel. Ses fidèles, les sannyasins, n'ont rien de commun avec les moonistes, les scientologiste, les krishnas et autres tristounets illuminés. Les fidèles de Bhagwan sont pour une bonne part des universitaires, aussi des artistes, de nombreux journalistes et autres communicateurs. Alors que les membres des autres sectes passent pour des " malades ", au mieux des victimes, les sannyasins sont des " branchés ". Bhagwan était, si l'on veut, le gourou des yuppies (young urban professional). Avec un flair très sûr, il leur avait taillé un credo sur mesure.

C'est au début des années 70 que cet ex-prof de philo s'avise que la révolution des fleurs est finie, et que faute de grandes causes et de grands festivals, les hippies s'en vont nulle part. Pourquoi pas dans ma cour, se dit le gourou en herbe. Et pour les attirer, il se met à leur parler de cul. Eh oui, ce bon vieux cul qui fera toujours recette ; sur fond d'hindouisme pour l'exotisme, avec un zest de darwinisme pour lier la sauce, mais tout de même de cul. Si ça pogne ? Eh monsieur ! Eh madame !

Des dizaines de milliers de jeunes Occidentaux se précipitent dans la banlieue de Bombay où Bhagwan tient salon. C'est d'ailleurs à cette époque que j'en entends parler pour la première fois. Des ami(e)s qui sont allés là-bas, en reviennent jaune-orange ( la couleur du soleil levant ) et autour du cou, au bout d'un collier de perles de bois, la portrait du malin gourou. J'étais d'autant plus intrigué, que les ami(e)s dont je vous parle n'étaient pas gens à s'" illuminer " aussi facilement. Ils ne cherchaient pas plus leur mère que moi... et flyés oui, mais bon, à l'époque le colombien en était du vrai, il ne venait pas de Sorel... Autre sujet d'étonnement : ils restaient relativement discrets sur les détails de leur séjour, ne faisaient pas vraiment de recrutement. On les sentait seulement très impatients de retourner auprès du maître.

D'année en année, Bhagwan élargit son cercle de fidèles. Mais à Bombay on commence à trouver encombrant ce monsieur qui attire la fine fleur de l'Occident. Il se passe de drôles de choses, le soir au fond des dortoirs, et de temps en temps, une récalcitrante fait de scabreuses révélations à la presse. Et puis au fait, ce barbu qui roule carrosse, paie-t-il bien tous ses impôts ?

Bhagwan, qui a de grandes oreilles, entend la rumeur, et un beau matin, il plante là ses fidèles, et s'embarque pour les États-Unis avec, je cite les journaux de l'époque : 12 tonnes de valises et sa Rolls blanche. C'est sa première Rolls, mais il paraît que ces trucs-là c'est comme les millions, après le premier, les autres viennent tout seuls ! Lorsque Bhawan a quitté les États-Unis il y a un mois et demi, il avait 92 Rolls et à peu près autant de millions ! C'est d'ailleurs quand il a exigé une 93e Rolls que tout s'est effondré. Sa blonde a dit, " Ça suffit, j'en assez de vivre avec un cinglé ", et elle est partie avec la caisse et une couple de ses amis.

Mais jusque là, il était de bon goût de rire des fantaisies du maître. Il m'est arrivé souvent de m'étonner, devant un honorable sannyasin, de l'avidité avec laquelle leur gourou collectionnait les biens matériels. On me répondait que c'est parce que je manquais d'humour. Impénitents farceurs, les sannyasins trouvaient aussi très amusant que le maître exigeât d'être couvert de pétales de rose à chacune de ses apparitions. Amusant aussi qu'il leur ordonnât de baiser avec des gants. Amusant, que ce gourou soi-disant intellectuel, édifie une communauté hiérarchisée au coton, avec les grands donateurs à la droite du seigneur, et les 5000 esclaves pour s'échiner gratuitement sur l'immense propriété de la secte en Oregon.

Un demi-million de sannyasins de par le monde, mais surtout des représentants, des démarcheurs officiels, chargés de recruter des nouveaux membres fortunés, ceux et celles qui comptent vraiment. Mais plutôt que de recrutement il faut parler de séduction. C'est par le cul qu'on va les chercher. Démonstrations et séances privées... respirez profondément madame Chose, voilà. C'est un bien beau château que vous avez là, mais couvrez-vous, donc, vous allez attraper froid.

À Montréal, il y a quelques Sannyasins ( ou sympathisants ) célèbres. Depuis l'année dernière, il y a aussi un restaurant végétarien portant la même enseigne que ceux d'Oregon : Zorba le bouddha, avenue du parc, au nord de Laurier. J'ai appelé pour savoir, ce qui allait arriver avec la retraite de Bhagwan : il n'arrivera rien. Bhagwan reste leur ami et leur maître à penser. Ce n'est pas vrai qu'il ne vent plus d'adeptes, il ne faut pas croire tout ce qui est écrit dans les journaux.

Reste que le coeur n'y est plus. Les yuppies ont bel et bien perdu, leur gourou. Et je ne suis pas du tout certain qu'ils soient si presses de s'en trouver un autre. Le coeur n'y est plus et, je crois, le cul pas tellement non plus. Finalement, il semblerait que la chair soit triste, même avec des gants.

Et puis tous les yuppies vous le diront : avec le jogging, on flippe tout autant.