LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 5 AVRIL 1983

 

Le rendez-vous

 

Non, je n'étais pas en vacances Pas du tout. J'étais loin...très loin. Sur une autre planète, il me semble. Jamais, du moins, n'ai-je eu l'impression d'aller si loin aussi vite. C'est que j'avais un rendez-vous extrêmement urgent. Avec une femme qui ne pouvait plus attendre.

Tout a commence par un coup de téléphone, un samedi après-midi, à la campagne. Cela aurait pu être n'importe qui... un ami pour une balade à bicyclette, il faisait si beau ce jour-là... Et c'était bien n'importe qui. mais je n'ai pas reconnu la voix:

- " Monsieur Foglia ? j'habite à côté de chez vous, sur le chemin Richford, j'ai semble-t-il hérité de votre ancien numéro de téléphone et je viens de recevoir un longue distance pour vous..." La voix de n'importe qui fît une pause, puis : " Votre mère est morte ."

Voyez comme c'est drôle, ma mère, quand je la voyais une fois par quatre ou cinq ans, n'avait de cesse, les premières heures de nos retrouvailles de m'annoncer la mort de n'importe qui, que je ne connaissais pas: " Mais si, le cousin de la zia Pina, tu sais bien..." Je ne savais jamais. Et voilà que n'importe qui m'annonçait la mort de ma mère...

Voyez comme c'est drôle, excusez-moi, voyez comme c'est curieux, au lieu de m'emplir de souvenirs jaunes, d'images anciennes, d'écumes, de soufre, à la rigueur de larmes, la nouvelle m'avait vidé de toute émotion. Je restais là, figé, absurde statut de l'Ile de Pâques, la main posée sur le téléphone. Et la voix de n'importe qui, serpent encore logé dans mon oreille : " Votre mère est morte ". Et puis le silence. Une overdose de vide et de silence.

Dans les jours qui ont précédé mon départ, j'ai annoncé la nouvelle aux quatre coins de mon petit univers, ma mère est morte, ma mère est morte. Je testais le drame sur les autres. J'attendais qu'ils me renvoient l'écho d'une douleur, d'une compassion muette en moi. Le lundi soir, dans un bar de la rue Prince-Arthur, j'ai rencontré, par hasard, le compositeur Walter Boudreau qui pleurait, lui, la mort d'un ami (Claude Vivier) assassiné la veille à Paris. Qui pleurait, j'ai bien dit, sans que ses larmes ne fassent le moindre rond sur l'étang noir de mon vide.

Dans l'autobus pour Mirabel, j'ai compté les années : six. Six ans que je n'avais pas revit la femme qui m'attendait an bout de ce voyage. La dernière fois, on s'était quitté dans le flou de nos éternels désaccords... Je ne connais personne qui ressemble plus à sa mère que moi, personne non plus qui n'ait lancé autant de pierres dans le miroir pour le briser. " Tu ne me reverras plus " m'avait-elle dit, comme à chaque fois, sur le quai de la gare. Elle se trompait. J'allais la revoir. Une fois encore. " Tu verras quand Je serai morte, tu verras... ", Plus j'approchais, plus je savais que je ne verrais rien. Ma mort peut-être m'eût libéré d'elle. Pas la sienne. Je la porte vivante. Comme elle m'a porté.

À Mirabel, ce mardi soir vert et gris, c'était déjà le cimetière. Il n'y avait là que des voyageurs qui allaient enterrer leur mère. , J'ai fait hurler dans mes oreilles les écouteurs du Walk-man. Sous ma peau le rock s'est frayé un chemin jusqu'au cœur de mes os. Dans l'avion j'ai commandé du Champagne, je 1'ai sniffé comme de l'éther et un pan entier de rêve a basculé dans la mer, 12,000 mètres plus bas. Je suis resté ancré à un sommeil lisse et lourd comme du marbre.

C'est le soleil qui m'a réveillé. Il ne m'a plus quitté de la journée. De l'aéroport à la gare je l'ai eu dans l'oeil, à travers la vitre du taxi, puis à travers la vitre du train. Je regardais défiler un paysage aussi familier que si je l'avais quitté hier. Tiens les pommiers ont déjà des fleurs, tiens les lilas, tiens les jonquilles, tiens... bientôt on ira au muguet dans les ravines, maman nous fera des tartines qu'on mettra dans les sacoches de nos vélos, maman... Mais qu'est-ce que je raconte ! Je suis entrain de vous réciter mon premier livre de lecture ! On n'a jamais eu ni tartines ni sacoches, encore moins de vélo, quant au muguet, maman disait : " Des fleurs ? pour quoi faire? ça ne se mange pas... Vous feriez mieux d'aller aider votre père au jardin..."

Terminus. La petite garde de la petite ville où j'ai grandi. Terminus, personne ne descend, sauf les voyageurs en deuil. Terminus, les souvenirs ne vont pas plus loin. Terminus, terre minable, petite gare égarée, vile petite ville, piège dérisoire d'où j'ai eu tant de mal à m'échapper, il y a presque trente ans... Son bout de rue principale, la mairie à droite, et tout de suite la place, déjà la place... ça va beaucoup trop vite, à ce train-là, dans deux minutes, même pas, je serai dans la cour, je pousserai la porte...

Je suis sûr que la porte n'est pas fermée. Je suis sûr qu'elle est là, dans la première pièce en entrant, dans le lit qu'ils installent l'hiver près de la cuisinière à bois, pour avoir plus chaud. Et suis sûr qu'elle est seule. Papa doit être dans la pièce en arrière, celle qui donne sur le jardin. Comme il est sourd, il ne m'entendra pas entrer. Surtout qu'il ne m'attend pas, je n'ai averti personne de mon arrivée. A la voisine qui a le téléphone, j'ai seulement dit : " Peut-être, c'est pas sûr ". Je ne voulais pas de comité d'accueil à la gare. Je voulais me rendre à la morte à mon pas. De ma campagne au Vermont, j'avais même prévu cette pause sur la place...

Mais je n'avais pas prévu cette limpidité, cette transparence du jour. Je n'avais pas prévu le printemps...

Deux heures de l'après-midi. J'allume ma dernière Matinée. Après j'y vais. Après je veux bien être à moitié orphelin. Ne souris pas imbécile, si les voisins te reconnaissaient...

Je suis dans la cour. Je pousse la porte qui n'est pas fermée. Elle est là. Seule. Blanche. Le visage tourné vers la porte, comme si elle attendait quelqu'un.

- Salut m'man. C'est moi...

J'ai parlé si bas qu'elle ne s'est pas réveillée.