LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 5 FÉVRIER 1985

 

L'ange et la fée

 

Sa face d'ange pervers avait fait la couverture et le spread du magazine gai R.G., numéro de décembre. J'avais pas aimé.

Mais ici, au café Les Entretiens où je lui avais donné rendez-vous, le nez dans la mousse de son chocolat chaud, j'aimais mieux. Il n'avait plus ce regard humide de jeune veau qu'il affectait sur la couverture du magazine; à la place, deux petits yeux d'écureuil qui bougeaient tout le temps. Et puis il avait un bouton sur le menton. Ça faisait moins ange.

Gabriel a 16 ans. Il vient d'une famille de quatre enfants, de Saint-Antoine-Abbé, près de Valleyfield où il est allé à la polyvalente, après avoir été pensionnaire dans un collège à Rigaud.

- Chez nous, on ne parlait jamais de sexualité. À dix ans, je trippais déjà sur les bonhommes, les profs, les cowboys. Je pensais que c'était correct, que tout le monde était de même. C'est à 12 ans que je me suis rendu compte que je n'étais pas comme les autres... et j'ai eu alors ma première expérience. C'était avec un gars de 18 ans. Mais tu vois, si t'écris ça dans ton journal, les gens vont dire : " On sait bien ! C'est d'même que ça arrive, il a été violé par un plus vieux ! " ... Pas du tout ! La vérité c'est que le gars de 18 ans ne voulait rien savoir de moi. Mais rien, tu m'entends ! Je l'ai achalé sans arrêt, je l'ai pas lâché jusqu'à ce que, finalement, ça arrive... Ce n'est pas lui, c'est moi qui l'ai entraîné.

- Tu vas trop vite Gabriel. Reprends au moment où tu te découvres. T'as 12 ans, comment tu réagis ?

- Imagine ! Imagine Saint-Antoine-Abbé, la rue principale... tu vois ? Pour moi, c'était ça le monde. Et, évidemment, je pensais que j'étais tout seul au monde. Et je me disais : pourquoi moi ?

- En as-tu parlé tout de suite à tes parents ?

- Mes parents sont divorcés. Pas question que je me confie à mon père, un homme d'affaires super straight qui ne l'aurait pas pris, et qui de fait ne le prend pas plus aujourd'hui. On ne se parle presque pas... Avec ma mère ça s'est fait smooth... Un jour, notre prof de morale nous a remis un questionnaire à faire remplir par nos parents. Une des questions c'était : " Que pensez-vous de l'homosexualité ? " Ça tombait bien ! Je pense que ma mère se doutait de quelque chose. Sachant que je serais indiscret, elle en a profité pour me passer un message que j'ai interprété ainsi : " Arrête de freaker, je t'aime comme t'es "...

J'insiste, Gabriel a bien 16 ans, je le lui ai fait répéter deux ou trois fois. Pourtant, ce drop out qui n'a pas terminé son secondaire, tient un discours articulé d'adulte intelligent et averti. Et cette maturité, il l'explique lui-même avec une sûreté de jugement qui, précisément, relève de... la maturité !

- Si j'ai une longueur d'avance sur les jeunes de mon âge, c'est que j'ai dû faire une grand bout de chemin dans ma tête pour m'accepter et me faire accepter. Veux, veux pas, c'est une gymnastique qui ouvre l'oeil et l'esprit !

- Pourtant en ce qui regarde tes études, c'est moins brillant !

- Ce n'est pas la même chose. Regarde bien, t'as 14 ans, t'es homosexuel, tu passes le plus clair de ton temps à la polyvalente, c'est-à-dire dans un monde où ta différence est pointée du doigt, tout le temps. Pas juste par les élèves, il y a aussi des profs assez cheaps pour te le faire sentir que t'es rien qu'une tapette... L'école pour les gais, c'est souvent un enfer. Tu rushes, ça s'peut pas. Toute ton énergie, tu la brûles à te défendre, à te justifier, ou à te cacher si tu choisis de te cacher. Là-dessus arrive ton cours de chimie ! Tu t'en crisses-tu de la chimie!.... T'as bien assez de ne pas comprendre ta propre chimie, celle qui est dans ton propre corps et qui te fait différent... Oublie pas, t'as juste 14 ans. Pendant que les autres découvrent le monde, toi tu découvres que t'es pas comme le monde. C'est ces années-là les pires, de 12 à 15 ans. Ces années-là, t'as bien d'autres choses à penser que la chimie et la linguistique !... Tiens, passe donc le message dans ton journal, s'il y a des profs de morale que ça intéresse, je suis prêt à aller témoigner dans leur classe. Je suis sûr que ça pourrait aider du monde...

- Avais-tu peur ?

- Non. Je n'ai jamais mangé de volées non plus. Je n'ai jamais eu à me battre. Les plus heavy c'était les jaloux... parce que, bien sûr, je pognais avec les filles ! Je me tenais avec les plus belles de l'école. Et envoye donc, des becs, des farces... ils en bavaient d'envie. Qu'est-ce que tu veux, moi les filles... Je ne suis pas laid, pas trop nono, et j'les écoeure pas avec le cul, ça fait que... Maudit que les hétéros n'ont pas le tour avec les filles... Des fois je vais dans des bars straights, je vous écoute, je vous regarde cruiser... Les conneries que vous pouvez dire ! Eh que vous êtes épais ! Tu trouves pas ?

Je vous re-rejure qu'il a bien 16 ans. La preuve, vers la fin de notre conversation, je lui ai raconté une histoire de fée. Et il ne s'est pas fichu de moi. Au contraire, il m'a prêté sa plus belle oreille, celle avec la boucle que lui a offerte sa soeur pour Noël...

- Suppose une fée Gabriel, qui t'apparaîtrait, comme ça, un soir, avec sa baguette magique et qui te dirait : " D'un coup de baguette, je peux, si tu le désires, te faire hétérosexuel. Le désires-tu ? "...

- Je lui dirais non, non et non, merci madame. Je veux rester homosexuel.

- Pourquoi ?

- Parce que !... Mais si ça te prend absolument une raison, je peux toujours t'en trouver une. Attends un peu... Tiens, j'aime bien celle-ci : parce que je ne suis jamais entré dans un bar ou une taverne gaie, ( j'y vais souvent même si j'ai pas l'âge ) où la TV était allumée sur une saloperie de match de hockey, de football ou de baseball !...

 

L'annonce faite a maman -

Le dire. Le dire aux amis. Le dire au bureau, aux voisins, à la parenté. Mais le plus malaisé : le dire à la mère. La mère qui le dira au père...

Le témoignage qui suit est à la fois banal et exemplaire. Banal parce que c'est généralement comme ça que ça se passe, du moins dans les milieux populaires. Et exemplaire parce que, justement, le peuple a souvent le coeur plus grand que le préjugé, du moins quand il s'agit de ses fils...

Madame C... qui m'a reçu dans son modeste appartement à Saint-Hyacinthe, est une ménagère " ordinaire ". Tout énervée de recevoir un journaliste, elle en avait mal dormi et s'est levée tôt pour se coiffer et se pomponner... Quand j'ai été là, elle ne savait plus si elle devait me parler. Finalement, elle s'est lancé, " pour aider le monde ", s'est-elle justifiée.

" J'ai quatre enfants, deux gars, deux filles. Quand Normand a eu 14 ans, il s'est confié à sa soeur la plus vieille qui me l'a répété, le jour même : " Maman, je pense que Normand..."

" Tu m'apprends pas rien, que je lui ai répondu.

" J'avais déjà des doutes. Mais ça m'a fait un tout petit peu mal pareil d'être sûre. J'ai pensé que c'était peut-être de ma faute. Pis j'ai pensé à Michel Girouard. Pis j'ai parlé à Normand : " Normand, tu sais pour ce que tu as raconté à ta sur ? Ça change rien. Je t'aime comme avant "...

" Après ça, je l'ai dit à mon mari. Mon mari c'est un gars de taverne. Jamais à la maison. Il a tout de suite eu les baguettes en l'air : " Dis-moi pas que j'ai une tapette dans ma famille ! " Deux ! que je lui ai répondu. T'oublies ton oncle, t'sais celui qui... Ça ne l'a pas calmé. Il s'est mis à rire en niaiseux : " Mon fils une tapette, ah, ah, ah ! "... J'ai levé la voix : va jamais rire de ça, toi ! Si tu te rappelles plus que c'est ton fils, t'es ben mieux de te rappeler que c'est toujours le mien. C'tu clair ?

" Avec son père, ça s'est jamais remis. Moi, j'ai redoublé d'affection. Pis aujourd'hui je suis bien fière de mon gars si vous voulez savoir...

" Y'est heureux, pis j'en demande pas plus ! "