LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 4 NOVEMBRE 1986

 

Lance et conte

 

Je n'ai vu que trois ou quatre épisode de Lance et compte, la série écrite par mon confrère Réjean Tremblay. J'aime beaucoup. Beaucoup.

Mais j'aimerais encore plus si ce n'était pas Réjean qui l'avait écrite. Pourquoi ?... Bof, ce serait très long et très compliqué à vous expliquer, mais ce n'est pas ce que vous pensez. Enfin si, un peu, quand même... Disons qu'on ne se déteste pas, mais qu'on n'est pas non plus les plus grands amis du monde. Ce n'est pas seulement de ma faute. Entre nous, le Bleuet comme on l'appelle ici, le Bleuet, c'est pas toujours un cadeau ! Et si vous me soupçonnez d'avoir une tête de vache, vous devriez voir la sienne !...

Mais parlons plutôt de Lance et compte. Et s'il me reste du temps et de la place, je vous ferai, pour finir, un petit portrait du Bleuet, un dessin, une de ces vignettes que l'on plaçait à la fin des chapitres dans les vieilles typographies, et que l'on nommait, cela tombe bien : cul-de-lampe.

Ce que j'aime donc, de Lance et compte, c'est son rythme, son mouvement, son actualité. Cela transpire dans tous les mots et toutes les images que cette histoire a été écrite par un journaliste. Et Dieu sait que Tremblay est journaliste jusqu'au bout de ses doigts et de ses idées, qu'il a courtes et punchées. Ce qui, il est vrai, vaut mieux que longues et molles, je m'empresse de l'ajouter avant qu'il ne s'en charge.

Ce que j'aime de Lance et compte, c'est qu'au contraire de nos autres téléromans, il n'y a rien de téteux là-dedans. Rien de ringard, diraient les Français, traduisons : pas de radotages folkloriques, mettons comme dans Le temps d'une paix... Du sport, du cul, de l'action, nous avons enfin notre Miami Vice. Il était temps. A flipper seulement sur les mémères archaïques, on finit par faire de la culture quotidienne un lieu d'enfermement. Je traduis : on se fabrique des petits vieux contents-centents qui, en se berçant tous ensemble à la même heure, se donnent l'illusion d'une grosse cote d'écoute... Ah la Belle vieille Province : on est six millions, faut radoter...

Ce que j'aime de la série Lance et compte, c'est qu'elle est d'ici, actuelle, vivante... et bien sûr, inévitablement, dans le même temps, elle est un peu vide, un peu complaisante et racoleuse. Mais c'est Miami Vice, c'est pas Rencontres, ni L'heure chrétienne. C'est pas le temps de la leçon de morale. C'est le temps de tripper. Ou bien de regarder autre chose si on n'aime pas ce genre-là. Mais de là à s'exciter le poil des jambes...

Je n'aurais jamais cru que Lance et compte mobiliserait, contre elle, les bonnes consciences. Je me délecte des lettres des culs bénis qui se tortillent ces jours-ci, dans les courriers de nos quotidiens... Avez-vous lu celui-là qui n'en revient pas que les femmes de Lance et compte soit des femelles, confinées dans le rôle traditionnel de la poupée, ou de l'accessoire décoratif et sexuel... " Même dans la publicité, insiste celui-là, on nous montre des hommes qui font la lessive et des femmes cadres d'entreprise ". Ben oui, Chose, dans la publicité ! Mais faut pas croire ce que dit la publicité ! Lafleur n'a jamais fait la lessive de sa vie. Réjean Tremblay non plus d'ailleurs.

Ben oui, Chose, les femmes de Lance et compte, ont tendance à se mettre tout nu, plus vite que, je sais pas moi, que tiens, mettons les recherchistes des émissions religieuses de Radio-Canada. Je dis ça, j'en connais pas, mais supposons... pis après ? C'est juste que c'est de même que ça se passe. Puis, au fond, ça revient au même. Un peu plus tôt, un peu plus tard...

Je trouve au contraire que Réjean y est allé avec mesure. Il insiste beaucoup sur le sujet parce que la fesse se vend bien, mais sur le fond, il n'exagère absolument rien. Pour avoir suivi un peu le hockey, je vous assure que la réalité est plus crue, et surtout plus cheap que la fiction...

Si un Bobby Hull, par exemple, et je dis Bobby Hull pour ne mettre personne d'ici dans l'embarras, si un Bobby Hull décidait demain d'écrire ses vraies mémoires, cela donnerait la plus pornographique des autobiographies à n'avoir jamais été publiées. Bobby Hull, comme bien d'autres plus près de nous, a pourtant été proposé, tout au long de sa carrière, comme modèle aux générations montantes. C'était un gentleman, un monsieur, un ci, un ça, le bon Dieu sur patins, rien de moins. Que je sache, il n'y a jamais eu de lettres dans les journaux pour dénoncer l'effet pervers de cette émolliante imagerie qui a abruti quelques générations de petits Canadiens.

Je lis dans une autre lettre-pétition qu'on réclame, de Radio-Canada, le retrait de Lance et compte, et l'assurance que la série ne reviendra pas à l'antenne, avant d'avoir été remaniée de façon à respecter la famille. Olé.

Remaniée dans l'intérêt des familles ! La formule serait seulement drôle si, au-delà de Lance et compte, on ne devinait pas toutes les réalités que ces gens-là sont prêts à " remanier " ou à " faire remanier " dans l'intérêt des familles !

C'est précisément de ces familles closes-là, aux tentacules jaloux et désuets, que l'on voit souvent s'enfuir en courant des adolescents qui rêvent d'ailleurs lointains où ça brille et ça bouge, le plus souvent, hélas, en anglais, comme dans Miami Vice.

Anyway, intérêt des familles ou pas, on parle pour rien, parce qu'il y a fort à parier que Lance et compte va battre tous les records des cotes d'écoute. Et c'est une bonne nouvelle, sinon pour les familles, du moins pour Réjean Tremblay.

Pour nous, un peu moins. Je veux dire pour nous, ses confrères...

Mais j'exagère. Franchement, je m'attendais à pire que cela. Je m'attendais à ce qu'il ne soit plus du tout parlable, le Bleuet. Mais non, il parle. Et même moins fort que je le craignais. Savez-vous, je crois qu'il est plus modeste ces temps-ci qu'il ne l'a jamais été de sa vie. Le succès lui va bien, en ce sens qu'on lui fait tant de compliments qu'il est moins porté à s'en faire lui-même, comme avant.

Je vous vois l'oeil brillant et je suis sûr que vous croyez que je le déteste. Je vous jure que non. Lui, par contre, un peu, mais c'est normal, je suis je plus talentueux des deux !...

Pouvez lui demander, il sait très bien que je ne l'haïs pas. Il vous dira aussi que lorsqu'il a été question qu'il s'en aille au Journal de Montréal, je suis allé le trouver et lui ai dit. " Mon Bleuet à marde, si tu pars d'ici, je te tue "...

Je vous raconte ça, parce que cela le décrit bien. C'est le genre de journaliste qu'il faudrait tuer plutôt que de le laisser aller dans un journal concurrent.

Le problème, c'est qu'on n'a pas moins envie de le tuer, s'il choisit de rester.

Et je ne dis pas que je ne le ferai pas un jour. Surtout s'il continue d'avoir du succès...