LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 4 SEPTEMBRE 1986

 

Crack, boum !

 

Comment disait-il, déjà, celui-là qui voulait échanger des palais de marbre et le mont Palatin pour une petite pisse sur son terrain ? Ah oui, cela me revient. Il disait, l'Ulysse, il disait : et plus que l'air marin la douceur angevine...

Eh bien moi aussi. Plus que l'air marin, mes champs de maïs. Plus que le New jersey, le Maine, plus que le Maine, le Vermont, et plus que les baleines bleues du Saguenay, les vaches de la voisine.

Mes chats m'attendaient dans la cour qui sentait le fumier que l'on épand, ces jours-ci, dans les champs alentour. En haut, sur ma table de travail, j'ai trouvé, à côté de mon courrier, des myosotis dans un verre.

Et c'est en pensant à Ulysse que je suis allé pisser contre le mur du garage. À Ulysse et à mon carré de tomates pas mûres que je n'aurais pas échangé, ce soir-là, contre toute l'île de Java.

 

***

Si le premier jour je ne sors pas de ma cour, les suivants je me dépêche de courir mes sentiers qui vont de Saint-Jean à Brôme, et de Jay à St-Albans... J'avais invité une amie à venir pédaler ma campagne, " Tu verras comme c'est beau ", lui avais-je promis. Cette amie est prof du côté de Repentigny, et organise chaque année des randonnées à bicyclette pour ses élèves. Au milieu de notre balade, du côté de Jay, elle me dit soudain :

- Pour être un beau coin, c'est un beau coin. Mais je ne pourrais jamais amener ma gang d'élèves, pédaler par ici...

- Et pourquoi donc ?

- Parce qu'il n'y a pas de MacDonald, ni de Burger King !

- Tu niaises ?

-Non. Je pourrais les amener, bien sûr, mais ils seraient malheureux comme tout.

C'est drôle, quand j'entends des choses comme celles-là, je ne les crois pas. Je sais pourtant qu'elles sont vraies, mais je ne les crois pas, parce que les croire, ce serait comme perdre le peu de foi qui me reste en ... ne disons pas " en l'avenir ", c'est un mot qui fait trop de projets pour rien, tiens disons simplement, le peu de foi qui me reste en ce qui s'en vient.

Ce n'est pas à cause de MacDonald en soi, ni du fast-food en général. Mais c'est la couleur que prend le quotidien. C'est la dépendance, surtout.

Le soir même de cette randonnée, je regardais au Point, un excellent reportage sur les ravages du crack, et je me disais, bon, très bien, mais dou ça vient ? De quel vide à remplir. De quelles laideurs à ne plus voir. De quel besoin de sentir...

Et si on se trompait ? Si la dépendance n'était pas au crack, mais au big mac ? Non ce n'est pas une pirouette. Ce n'est pas si capoté non plus comme flash. Par big mac, j'entends, bien sûr, tout ce qui nourrit mollement et fadement notre quotidien. Cette nourriture prédigérée, dans des mangeoires préfabriquées, cette espèce de bouillie culturelle et sociale dont la fadeur même nous rassure.

Et le vide s'installe. Et la dépendance au vide, à l'insignifiance. L'accoutumance à cette fadeur.

Et c'est le refus de tout effort. Même de l'effort de vivre. On se contente de digérer.

Sauf que parfois, dans l'inconscient de quelques délinquants du troupeau ruminant, se glisse un doute, comme un souvenir de vie. Et cette vie ils se mettent à la traquer par toutes sortes de raccourcis. Crack, boum, smack, coke, hasch... Non, ce n'est pas une façon de vivre. Ce n'est pas ce que je dis. Si vous m'avez bien suivi, ce que je dis, c'est que c'est une façon de mourir vivant. Plutôt que de vivre comme une endive.

Mais je dis ça comme ça, c'est pas sûr. C'est juste que j'essaie de trouver de quoi, une piste, quelque chose. Parce que, c'est sûr que ce n'est pas ce qu'ils disent non plus. C'est sûr que ce n'est pas à cause des pushers de coke.

Quand t'es paqueté c'est pas la faute du barman...

Je croirais plutôt que c'est la faute des pushers de vide. Le problème c'est qu'il y a bien plus de pushers de vide que de pushers de coke. On commence à leur pusher du vide au berceau, gnagna le beau ti bébé à son papa, puis dès qu'ils ont lâché le biberon on les emmène souper tous les dimanches au MacDonald ou au Burger King, ou à la Villa du Poulet. Et ça continue. Et ça ne finit plus. Des pushers de vide, il y en a partout. Qu'on pense aux auteurs de téléromans cheaps, aux commentateurs de baseball, à certains profs, à Céline Dion, bref à tous les marchands de bouillie qui sont légion...

Ça me fait sourire quand j'entends dire qu'une seule shot de crack, et boum, c'est fini, t'es accroché pour la vie... Les experts expliquent que c'est l'intensité du down après la shot de crack, qui fait que tu veux en reprendre tout de suite une autre shot, pour ne pas rester down... La manière dont ils racontent ça, on croirait voir une grosse roche, tombant de si haut, qu'elle fait un trou dans la réalité pour se perdre au fond des abyssaux précipices de l'angoisse. Bullshit. Crack, coke, acide n'importe quoi, tu retombes jamais plus bas que la réalité d'où t'es parti. C'est pas vertical un down. C'est une morne plaine.

Non, je n'ai jamais pris de crack. Mais j'en prendrais que j'en reviendrais. Il n'y a pas de down qu'on ne puisse traverser avec, sur son bureau, des myosotis dans un verre d'eau. Et je n'ai encore jamais vu de junkie à vélo.

Je veux dire que ce n'est pas la dope qui fait le junkie. C'est le vide qui est en lui.

Je regardais l'excellent reportage du Point en me disant qu'ils devraient en faire un autre, bientôt, sur les pushers de vide. Ceux-là qui rendent les enfants si dépendants de leur bouillie à la sauce brune, qu'ils paniquent quand ils perdent l'enseigne de vue.

Ceux-là qui font de notre quotidien un down si drabe, qu'il n y a rien, absolument rien d'étonnant à ce que certains choisissent de mourir vivants - crack, boum, coke, hasch - plutôt que de vivre comme des légumes.