LA PRESSE, MONTRÉAL, LUNDI 4 FÉVRIER 1985

 

Monsieur Jean et son jeune homme

 

" Je me suis marié au milieu de la trentaine. C'est vous dire, Foglia, que je n'étais pas sûr de mon affaire. J'ai quitté ma femme à 54 ans, pour un jeune homme avec lequel je vis encore aujourd'hui..."

" Attention, je veux bien vous raconter mon histoire, Foglia, mais pas de nom hein ! Et pas d'adresse, promis ? "

Appelons-le monsieur Jean. Il m'a reçu chez lui, en banlieue sud. Bungalow cossu. Intérieur de notable de province, chandelle à chaque extrémité de la longue table de la salle à manger, chaises à hauts dossiers, salon pompeux. L'homme aussi a l'air d'un notable de province, médecin ou curé à la retraite. Blanc de poil, rose de confort, rond de bonnes chères. Pourtant imposant d'autorité. Rien qu'à sa façon de me donner du " Foglia ", j'avais deviné qu'il avait été longtemps " boss " de quelque chose. Il me confirmera, effectivement, qu'il occupait, avant sa retraite, un haut poste dans la fonction publique.

Aujourd'hui, monsieur Jean a 77 ans. Il est grand-père, ses deux filles lui ayant donné quatre petits-enfants.

" Savez-vous, Foglia, pourquoi j'ai gâché ma vie si longtemps ?... Lorsque j'ai eu 18 ans, torturé par ce que je croyais être ma " déformation ", je m'en suis ouvert à un évêque... qui m'a renvoyé d'une tape dans le dos en me disant : " Allez, ne vous inquiétez pas, ça se guérit tout cela ! "

" C'était une autre époque, et c'était un brave homme qui croyait, j'en suis sûr, ce qu'il disait. Il reste que sans le savoir, il a fait quatre malheureux : mon épouse, mes deux filles et moi. Bien sûr, mon mariage a été un désastre total. Bien sûr je n'ai jamais guéri... pour la bonne raison que je n'ai jamais été malade "...

Très droit dans son fauteuil, monsieur Jean me lance de temps en temps un regard inquiet. Peut-il me faire confiance ? À trois ou quatre reprises, il me rappelera ma promesse de confidentialité. Il ne voudrait pas que ses petits-enfants... Et puis, il y a les voisins. Pour tout le monde dans le quartier, il est l'oncle du jeune homme avec lequel il vit...

- Je vous ai dit quatre malheureux, Foglia. C'est cinq. J'oubliais ma mère qui était encore de ce monde quand j'ai quitté ma femme et qui a fort mal pris la chose...

- Je suis fils de commerçants qui ne se sont jamais douté de rien. Pourtant, j'ai eu ma première expérience à huit ans : des attouchements avec un père des Eudistes, dont je souviens encore du nom... À 30 ans, j'ai vécu un an et demi avec un amant... Peu de temps après m'être marié, je trompais ma femme avec un ami. D'ailleurs tous mes amis étaient homosexuels. Ma femme se doutait-elle de quelque chose ? Je ne sais pas... Je sortais seul, j'allais en voyage seul, et c'est au cours d'un de ces voyages, à Atlantic City, que j'ai rencontré le jeune homme dont je parle depuis tantôt. À mon retour, j'ai fait mes valises. Je n'ai revu ma femme que deux ans plus tard, au mariage de l'une de mes filles...

 

***

Mais monsieur Jean s'est arrêté de parler. Il prête l'oreille...

Des bruits dans l'entrée, une clé joue dans la serrure, serait-ce le jeune homme en question qui rentre ?...

Eh oui, le voici, le voilà !

Le choc ! Si j'avais eu une gomme, je l'eus avalée, " drette là ! " En fait de jeune homme, j'avais devant moi un quinquagénaire à demi-chauve, et pas très heureux de me découvrir dans son salon : " Comment ça, journaliste ? C'est pour quoi ça ? Votre nom ? ... et se tournant vers monsieur Jean : " Tu racontes ta vie ! Et ça va être dans le journal ! ".

Le vieux jeune homme finira par se calmer. Voyageur de commerce, il correspond à l'image que l'on se fait des gens de sa profession : direct, efficace, pas achalé, bref, une âme simple dans un corps pas compliqué. Il assume son homosexualité sans même y penser, en homme pratique. C'est son troisième ménage...

- J'ai toujours vécu avec des hommes plus vieux que moi. Sept ans avec un homme qui avait eu neuf enfants ! Et 11 ans avec un autre, qui a eu, lui aussi, neuf enfants !

Je devais le regarder avec un air complètement idiot, parce qu'il m'a dit :

- Ben quoi ?

- Euh rien ! Ben cout'donc, euh... ( Je cherchais fébrilement une question à poser n'importe laquelle )... Pourquoi, les avez-vous quittés ?

- Je ne les ai pas quittés. Ils sont morts

- Ah ! Évidemment... S'cusez !

Un peu brusque avec moi, le vieux jeune homme était cependant beaucoup plus amène avec monsieur Jean. Sous ses allures bourrasseuses, je le devinais très attentif au bien-être de son ami, et j'imaginais sans peine le quotidien de ces deux-là, fait de bourgeoises et paisibles habitudes, ponctuées de repas fins et de réceptions. Ce qu'ils me confirmèrent.

" Vous savez, des couples comme le nôtre, il y en a beaucoup plus que vous ne l'imaginez. Nous avons deux amis qui vivent depuis plus de 35 ans ensemble. Et récemment, nous étions invités, dans les Laurentides, à fêter le 25e anniversaire de mariage d'un autre couple... "

- De mariage ?

- Oui, enfin, vous aviez compris...

Il leur arrive aussi, m ont-ils raconté, d'être invités chez des " straights ", parents ou relations d'affaires, qui ignorent leurs liens particuliers. Pour la circonstance, ils se font alors accompagner par des amies lesbiennes qui jouent complaisamment le rôle d'amantes... J'ai bien reconnu là, le sens pratique du vieux et rusé jeune homme !

Ils m'ont reconduit jusqu'au métro. Ils allaient chez le barbier et faire des courses. En chemin, le vieux jeune homme s'est arrêté à la banque, nous laissant seuls dans l'auto, monsieur Jean et moi...

- Êtes-vous heureux M. Jean ?

- Oui... En fait, puisque vous me redemandez, il ne manque à mon bonheur que d'être accepté comme chrétien à part entière dans mon Église. Certes, je m'arrange avec le Bon Dieu, mais ce n'est pas assez pour l'homme de principes que je suis. Ça vous, fait sourire, Foglia, que je dise que je suis un homme de principes ?

- Oui, monsieur Jean. Mais je ne souris pas de vos principes. Seulement de la gymnastique que vous devez faire pour les garder en équilibre. Et ce n'est même pas ironie de ma part. C'est le sourire ahuri qui nous vient en regardant un funambule traverser son bout de ciel, sur son bout de corde.

 

Vieux gais -

Dans mon plan de reportage, monsieur Jean figurait, avant que je le rencontre, au chapitre " vieux gais ".. C'est que je m'étais laissé dire que, pour un homosexuel, vieillir est impossible. Au sens où quand il n'y a plus de sexualité, il ne peut pas y avoir non plus d'homosexualité. Vous m'objecterez que le même raisonnement s'applique à l'hétérosexualité... mais paraît que non. Dans la mesure où il ne trouvera pas refuge dans la famille ( qu'il n'a pas eue ), dans la société " straight " ( qui le marginalise ) ou même dans le ghetto gai ( qui célèbre avant tout la jeunesse du corps ), pour le vieil homosexuel, décrépir, c'est couler à pic, seul. Évidemment, avec monsieur Jean, je ne suis pas tombé sur le bon naufragé. Il est la preuve presque triomphante qu'on peut vieillir gai dans la sérénité... en couple.

Mais le couple n'est pas la norme chez les gais. Et moins encore, le couple qui survit au déclin du corps.

Je me suis retrouvé un jour chez un gai de 52 ans que je ne nommerai pas autrement qu'en précisant qu'il est listé dans le Guide Gai comme peintre, sculpteur, écrivain et selon son propre discours, " martien ". Néanmoins depuis trois ans sur le BS.

Je l'écoutais me raconter sa vie, ou plutôt je l'écoutais se raconter des histoires d'éditeur qui allait enfin accepter son livre et d'employeur qui allait l'appeler pour une job, et de jeunes amants qu'il allait emmener au Mexique et d'un autre qui l'appelait, et d'un autre...

Et je me disais que la solitude est bien la plus vache des détresses.

Et je n'ai pas du tout été surpris quand, soudain, en plein milieu d'une phrase, il s'est mis doucement à pleurer.