LA PRESSE, MONTRÉAL, LUNDI 3 AOÛT 1998

 

La poésie du pou

 

PARIS

Ce n'était pas la foule. Ce n'était pas le délire. Ce n'était pas l'apothéose habituelle des arrivées du Tour de France sur les Champs-Élysées. Il pleuvait à boire debout quand les coureurs ont viré pour la première fois devant l'Arc de Triomphe, mais comme l'a habilement souligné l'Américain Bobby Julich, étonnant troisième et nouvelle coqueluche des Français : " À la fin il y avait une petite rayon de la soleil "... Et ils ont été nombreux, bien entendu, à se dépêcher de prendre ce petit rayon de soleil pour la fameuse lueur au bout du tunnel.

Le plus soulagé était certainement le directeur général du tour, Jean-Marie Leblanc, qui a raconté comment le Tour a été sauvé par le Danois Bjarne Riis au moment où les coureurs parlaient d'en finir... " Riis est venu me voir au nom du peloton qui voulait s'arrêter, raconte Leblanc, nous avons discuté, mais ce n'est pas ce que nous avons dit qui a sauvé le Tour, c'est le fait que nous étions, à ce moment là, en mouvement. J'étais dans mon auto, Riis sur son vélo et parlait au nom du peloton qui roulait derrière lui. Nous avancions, c'est ça l'important. Si nous nous étions arrêtés le Tour aussi s'arrêtait. "

C'est ainsi que la 85ème édition du Tour de France s'est terminée comme une leçon de catéchisme : par un message positif qui, si je devais le traduire dans un langage qui nous est plus familier donnerait à peu près ceci : faut jamais lâcher la patate.

Le DG a aussi ajouté que si le Tour s'était arrêté, c'eut été terriblement injuste pour le vainqueur de cette année, Marco Pantani. Et cela, au moins, est vrai. C'est le grand paradoxe de ce sale tour : il s'est offert un formidable vainqueur, et chose rare, un grimpeur. Les grimpeurs, qui sont minuscules, incarnent l'insoumission, la révolte du petit, toujours désavantagé, devant les grands et forts. Dans la plaine il y a Cipollini, Il Magnifico, le grand seigneur, beaucoup mieux payé que Pantani. Mais arrive la montagne, et cet espèce de moucheron avec un chiffon sur la tête et un couteau entre les dents démarre et pffttt, Il Magnifico va se faire bronzer ailleurs. La victoire de Pantani c'est l'envers de tout ce qu'on connaît dans le sport, c'est la poésie, magnifique et inattendu, du pou.

Mais laissons les poux, revenons aux dirigeants du Tour, ce n'est pas pour Pantani qu'il est content M. Jean-Marie Leblanc. C'est pour lui. Il a sauvé son cul. Si le Tour n'était pas arrivé à Paris il y aurait eu bris de contrat avec les villes étapes et surtout avec les commanditaires. Des dizaines de millions en perte sèche.

Le vainqueur d'hier venait à peine de passer la ligne qu'on lançait une vaste opération intox. On allait nettoyer l'abcès. On allait enfin poser les bonnes questions, et tout de suite. Sur France 2 tiens, qui est la télévision du Tour comme l'Équipe est le journal du Tour. Des médecins, des coureurs, des policiers ont palabré pendant deux heures. Et ils se sont posé des questions, oui. D'où vient la dope, c'est quoi qu'elle fait dans le sang, est-ce un problème de police ou de sport ? Des niaiseries. Pas un qui ait eu le courage de se poser la question qui s'imposait au soir de ce Tour de France balayé par douze mille histoires de dope : Cout'donc, Pantani, est-il dopé ou non ?

Je suis allé la poser pour eux, cette question, sur les Champs-Élysées. À des gens. N'importe qui. Je me suis d'abord retrouvé sous le parapluie d'un couple de touristes italiens :

- Marco Pantani a gagné le tour d'Italie et le Tour de France cette année. Pensez-vous qu'il est dopé ?

Ils n'auraient pas été plus scandalisés si ma question avait été : " Pensez-vous que c'est un maniaque sexuel ? "

- Bien sûr que non, m'a dit le type. Pantani n'a pas besoin de se doper. Il est le plus fort !

Ah bon !

Quelques parapluies plus loin, des provinciaux qui font l'arrivée du Tour tous les ans.

- Ah, vous venez de Troyes, c'est joli Troyes, j'aime beaucoup. Dites-moi, les coureurs de l'équipe Festina ont reconnu avoir pris de l'Epo, sauf Virenque, qui dit, pas moi. Le croyez-vous ?

- Oui. Un autre peut-être pas, voyez, mais si Virenque le dit, il faut le croire. C'est un homme entier qui dit toujours ce qu'il pense. Je ne crois pas que ce soit un menteur.

Ah bon !

Des Belges maintenant qui remontaient la rue de Rivoli vers la place de Concorde : " Nous on est dégoûté par toutes ces histoires, nous ne serions pas venus, mais les enfants voulaient aller à Disney...

- Vous croyez que les coureurs sont tous drogués ?

- Plus ou moins, oui.

- Vous, êtes-vous drogué ? Je veux, dire prenez-vous des trucs pour dormir, ou pour travailler tard, ou se nettoyer le foie, ou les reins...

- C'est pas pareil

Ah non ?

Place de la Bastille, un intello sortait d'une boulangerie une baguette de pain sous le bras.

- Je ne suis pas un intello, pourquoi vous dites ça ?

- Parce que vous portez des lunettes. Anyway. Le Tour de France, ça vous branche ?

- Pas trop.

- C'est pour un sondage sur la dope dans le Tour. Si je vous dis que Jean Paul Sartre prenait des excitants pour écrire, qu'est-ce que vous me répondez ?

- Qu'il aurait dû en prendre plus.

Pour finir, des cyclos. Deux copains dans la quarantaine, appuyés sur leur vélo. Ils sont allés rouler la vallée de Chevreuse comme tous les dimanches avant de venir ici " dire bonjour au coureur Pascal Chanteur qui est de Saint-Denis, comme nous "...

- Puisque vous connaissez le vélo les gars, si je vous dis, il y a une équipe dans le peloton qui ne se dope pas, laquelle ?

Les trois sont vite tombés d'accord pour me dire : " S'il y en a une, ça doit être les Américains de US Postal ".

Ah bon !

Ben moi voyez, si quelqu'un me posait la même question, je partirais à rire.