LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 20 DÉCEMBRE 1997

 

Petite vie

 

- Maryse ?... Mais oui ! Mon Dieu ça fait longtemps !

- Essaie pas, tu ne me replaces pas du tout !

Elle se trompait. Les rousses j'oublie jamais. Je n'aurais peut-être pas retrouvé son nom, mais sa face et son " look " picoté... elle était au premier rang, c'était dans un des premiers cours que j'ai donnés à l'UQAM. Elle m'intimidait parce qu'elle était plus vieille, aussi parce qu'elle écrivait bien...

- Mais si je te replace. Tu m'avais remis un travail sur les tatouages sur les femmes... T'as des enfants, deux je crois, et tu quittais toujours le cours quinze minutes avant pour une histoire de " lift ", ton mari ou ton " chum " qui te ramassait en sortant de sa job... Tu vois, je me souviens !

- Impressionnant ! Pourtant ça fait bien sept ans... tu te souviens autant de tous tes étudiants ?

- Les rousses seulement !... Qu'est-ce tu deviens ?

- Rien. Les mêmes enfants, le même mari, le même " lift " ! Sauf qu'à l'époque on était à Terrebonne, maintenant on est à Repentigny, dans un gumbalow comme tu dis !... Tu sais, je te lis à peu près régulièrement et il faut que je t'avoue que des fois là, des fois tu me fais très chier ! J'ai souvent été tentée de te l'écrire puis bof, je suis dis que tu ne comprendrais pas...

- Comprendre quoi ?

- La vie. La petite vie. Celle que vous ridiculisez tous. Ding et Dong, Croc, toi, les filles de La Vie en Rose...

- Qu'est-ce que les filles de La Vie en Rose viennent faire là ?

- Les pires ! Vous autres encore on ne sait jamais trop si vous déconnez ou pas. Elles, elles sont sérieuses comme des papesses. Point de salut sans autonomie, point d'autonomie sans travail à l'extérieur. Rester à la maison, s'occuper des enfants et pire encore de son mari, le bout de la marde, le comble de l'aliénation...

On s'est installé à la terrasse d'un café. Elle parlait doucement, sur un ton monocorde qui contrastait totalement avec la violence de son propos. Comme quelqu'un qui s'est fait une raison, qui ne croit pas que ce qu'elle dit sera entendu, encore moins compris...

- Es tu en train d'essayer de me dire qu'il n'y a rien de plus excitant dans la vie que d'élever des enfants, dans un bungalow, à Repentigny ?

- Qui parle de s'exciter ! Tout de suite les grands mots !... Je vais te faire rire, veux-tu ? L'autre matin, on était en train de déjeuner, les enfants étaient partis pour leur " camp de jour ", mon mari avait pris sa journée " off ", il y a eu un silence entre deux toasts, et j'ai dit exactement ceci : Je pense Jean-René (c'est mon mari), je pense que les vidanges viennent tout juste de passer ! Quand je me suis rendu compte de ce que je venais de dire, je suis partie à rire, Jean-René aussi. On aime bien Ding et Dong depuis leurs débuts, on les a vus au Ha Ha... n'empêche que je ne les imitais pas, je ne voulais pas être drôle, cela m'est sorti spontanément. Et ce n'est pas du tout ridicule. Ni vide. Je vais te surprendre mais je crois c'est par ces petits riens bébêtes que passe la tendresse du quotidien...

T'as l'air de dire que ce n'est pas excitant d'élever des enfants... Eh bien tu vois, moi, c'est travailler dans un bureau qui m'excite moins. Je ne changerais pas ma job pour la tienne, ni pour celle de Jean-René qui est actuaire... Après mon bac, à ma grande surprise, je me suis trouvé des jobs en communications presque sans les demander ! J'ai été recherchiste à Radio-Québec, et je me suis emmerdée, mais emmerdée ! J'ai fait des piges, pour Clin d'Oeil, j'ai publié quelques trucs dans une revue d'art... Je n'avais aucun " feeling ", aucune fierté de relire mes papiers deux mois plus tard. Ça ne m'excite pas d'écrire, je n'ai rien de spécial à dire, je ne suis pas non plus dévorée par l'envie de communiquer avec mes semblables, je suis plutôt du genre petit comité, mon mari, mes deux petits, quelques rares amis et encore, pas trop souvent...

Un temps j'ai pensé que je n'étais pas normale ! Je te jure je ne me reconnaissais pas dans... dans ce que j'appelle les idées du temps, telles que propagées par tous les gourous à la mode, toi entre autres. Alors tout en élevant mes enfants, tout en entretenant mon bungalow, tout en prenant grand soin de mon mari, tout en tondant mon gazon, je me suis mise à tâter de la politique à la permanence du P.Q. du voisinage : dé-pri-mant ! Puis j'ai essayé la culture, une espèce de salon littéraire avec invités mensuels : ri-di-cule. Enfin, je me suis mise au sport, tennis, jogging, mais je me suis vite essoufflée...

La vérité c'est que, ce que je veux faire, c'est " femme au foyer " ! Petite vie tant que vous voudrez, c'est fini, vous ne m'aurez plus Je n'irais plus suivre des cours de cuisine japonaise ou de plongée sous-marine, soi-disant pour me libérer.

Petite vie, peut-être. Mais je suis bien dedans... Les vidanges sont passées. La gardienne est en retard, c'est pas grave, elle finira bien par arriver... et j'irai chercher Jean-René à son bureau. On ira aux vues. Après on ira souper. Je sais déjà que je vais raconter à Jean-René ce que les enfants... Sont " flyés " les enfants, sais-tu à quoi jouait le mien ce matin avec deux petits voisins ? Ils jouaient aux Hell's Angels. Ils avaient allongé leurs noms, ça donnait des Didier " Baboune " Leclerc, et des Thierry " Gogoboy " Allaire, ils avaient sorti leurs sacs de couchage, ils mettaient des pierres dedans...

Petite vie sûrement... Mais tout a fait entre nous, même si je te donne l'autorisation de l'écrire dans ta petite chronique à la con pour l'édification des populations, tout à fait entre nous... si tu savais comme je suis plus fière de mes confitures aux framboises que de mon bac en communications !