LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 3 JUIN 1982

 

Ils étaient 12000

 

Des 12000 personnes qui ont pris le départ du marathon de Montréal dimanche dernier, 9000 ont complété l'épreuve en plus de quatre heures.

Je me suis renseigné : si je prends le départ du marathon de Montréal l'an prochain, SANS M'ENTRAINER UNE SEULE FOIS, et sans arrêter de fumer d'ici là, en n'ayant pour tout conditionnement physique que la marche et la bicyclette que je fais l'été, je courrai moi aussi le marathon en un peu moins de cinq heures... Je vous pose alors cette question : puisque n'importe quel bonhomme dans la quarantaine, très moyennement en forme, peut courir ( et marcher des grands bouts ) le marathon entre quatre et cinq heures, pouvez-vous me dire ce qu'essayaient de prouver les 9000 joyeux tôtons qui ont traîné leur bedaine et leurs varices dans les rues de Montréal dimanche dernier ?

Ne venez pas me raconter qu'ils étaient là pour leur fun. Les avez-vous vus serrer les dents ? suer ? grimacer ? baver ? boiter ? Si c'est ça avoir du fun, ils auraient pu avoir le même genre de plaisir sans sortir de chez eux, par exemple en allumant le grand rond du poêle et en s'asseyant dessus...,

Ils étaient là pour se dépasser me direz-vous. Et vous ajouterez sûrement que la plupart de ces 9000 là se moquent bien d'avoir pris cinq heures pour compléter l'épreuve. Tout ce qui leur importe c'est d'avoir atteint leur but... La chanson est connue et comme j'ai travaillé longtemps aux sports, je connais même les paroles : " Il n'est pas de plus grande victoire que celle qu'on remporte sur soi-même. " Tous les perdants disent ça, mais supposons que ce soit vrai, faisons deux secondes le trip du " défi personnel ", il reste que vous n'aurez pas pour autant répondu à ma question, vous ne m'aurez pas expliqué c'est quoi l'idée d'attendre qu'il y ait 500,000 spectateurs dans les rues pour régler un compte très personnel avec soi-même !

Voir une dizaine de super-athlètes courir le marathon en deux heures et quart, voir s'étirer au fil des kilomètres le peloton de ceux qui termineront en moins de trois heures, c'est un spectacle sportif qui en vaut bien d'autre. Voir trottiner allégrement derrière eux la foule des 3000 participants qui termineront en moins de quatre heures, ce n'est peut-être déjà plus un spectacle sportif qui en vaut bien d'autres. Voir trottiner allégrement mais voir passer ensuite les 9000 suppliciés qui se traînent les pieds, ce n'est plus du spectacle, ce n'est plus de la santé. C'est juste ridicule et indécent.

Pas ridicule de courir le marathon en bedaine à 50 ans, pas indécent de prendre cinq heures pour se rendre à la ligne d'arrivée, mais ridicule et indécent d'en faire un show. Puisque le défi de ceux-là est strictement " personnel " leur course devrait l'être tout autant...

Ce ne doit pas être si difficile de se choisir un parcours, de le " kilométrer " avec son char, de demander à un chum de suivre à bicyclette, et de partir par un bel après-midi d'automne pour son petit marathon personnel, pépère, tranquille... Et si par chance ça te prend cinq minutes de moins que l'an dernier, ça ne changera pas grand-chose à ton bonheur que l'arrivée soit dans la foule à Terre des Hommes ou tout seul dans ta cour...

Il est remarquable d'ailleurs que l'on parle couramment de la solitude des coureurs de fond, alors que lorsqu'il est question des moutons on ne les imagine qu'en troupeau... Ils étaient 12000 sur le pont Jacques-Cartier dimanche matin. Et les organisateurs étaient bien fiers.

 

JAZZ -

Avez-vous vu le programme du Festival International de Jazz qui se tiendra à Montréal en juillet prochain ?... En ces temps drabes de coupures et de flops, la prodigalité des organisateurs de la chose ( Simard et Ménard de Spectra-5 ) a de quoi étonner. On jurerait qu'ils ont quitté notre planète il y a dix ans et qu'ils n'ont jamais entendu parler de la crise... Envoye donc, Miles Davis, Jaco Pastorius, Sonny Rollins, Maynard Ferguson, Jean-Luc Ponty, Buddy Rich, peut-être Ornette Coleman, sans parler de ceux que je ne connais pas, Betty Carter, Cleo Laine et John Dankworth, Wynton Marsalis, sans parler des locaux, l'Orchestre Sympathique, Vie Vogel, Uzeb, Guy Nadon, Michel Donato, Maneige, Sayyd Abdul... du cinéma à part de ça...

Qu'est-ce qui vous prend ? Personne ne vous a dit que les Montréalais ne sortaient plus ?... Il est vrai que les billets sont abordables, $55 pour 20 spectacles ou $35 pour 10, ou le show à la pièce à $9.50, sauf pour Maynard Ferguson et Miles Davis ($16.50). Il est vrai aussi qu'en juillet la saison touristique battra son plein rue Saint-Denis où doit se dérouler le Festival. Il est vrai enfin qu'il se passe tellement peu de choses à Montréal pour les amateurs de jazz en dehors de ce festival que la seule présence d'un Sonny Rollins et peut-être celle de Ornette Coleman pourraient bien en décider plusieurs à retarder leurs vacances... c'est la grâce que je vous souhaite Simard et Ménard.