LA PRESSE, MONTRÉAL, Dimanche 2 AOÛT 1998

 

Le dernier Tour ?

 

MELUN, France

Melun est à une demi-heure de Charles-de-Gaulle où j'ai atterri tout à l'heure. Est-ce la pluie, les autoroutes désertes, les hôtels vides ? J'ai l'impression d'être venu ici pour enterrer un vieux cousin.

C'est un peu ça, je suis venu enterrer le Tour de France.

Melun est une petite ville au coeur de grandes plaines à blé de la Brie qui s'étendent jusqu'aux portes de Paris. Les coureurs y arrivent ce matin en TGV pour y prendre le départ de la dernière étape de ce Tour de France miné " par les affaires ", comme ils disent ici.

La caravane, elle, est arrivée à Melun hier. Dieu qu'elle n'a pas le cur à défiler : " Si ce n'était d'aller montrer nos couleurs sur les Champs, on rentrerait vite à la maison ! " Celui-là qui vient d'arriver à mon hôtel conduit un camion réfrigéré, plein de petites bouteilles de yogourt liquide qu'il lance aux gens massés sur le bord de la route du Tour.

- Et comment ils sont, les gens ?

- Je dirais, déçus.

- Des coureurs ?

- Ah non ! pas des coureurs. Déçus de tout ce déballage. Déçus que ce ne soit pas la fête. Il y en a qui déconnent, qui demandent s'il y a de l'EPO dans mon yogourt, mais en général, ils s'en foutent un peu que les coureurs prennent des trucs.

- Le Tour va-t-il s'en remettre ?

- On ne peut pas dire. S'il y avait une affaire sûre en France, une affaire éternelle, une affaire d'or, c'était bien le Tour de France au mois de juillet. Et vous voyez, il a suffi d'un petit douanier de rien du tout pour tout foutre à terre... Nous avons attendu quatre ans sur la liste d'attente pour entrer dans la caravane du Tour. Mais là, on ne sait plus si on veut revenir l'an prochain. Nous nous sommes déjà réunis deux fois pour en parler...

- Vous pensez que l'avenir du Tour est entre les mains des sponsors ?

- J'en suis absolument certain.

C'est fou comme les choses changent vite. J'ai quitté il y a trois semaines une France radieuse et triomphante, je la retrouve à midi toute chagrine. Le Mondial, c'était sa conquête, son orgueil. Le Tour, c'est tout autre chose. C'est son intimité, ses routes, ses paysages, les places de ses villages. Tous les ans au mois de juillet, la France se trouve photogénique. Mais cette année, elle a un peu honte. Le Tour l'a montrée comme si elle n'était que l'arrière-boutique d'une pharmacie.

Comme tout cela est dommage.

C'est maintenant l'amoureux du vélo qui parle.

Comme c'est dommage que tout cela soit arrivé dans le Tour de France le plus contesté, sportivement s'entend, des dix dernières années. Les gens qui ne suivent pas beaucoup le vélo ne l'auront pas noté, mais il y a eu une sacrée course malgré tout, des explications à la pédale comme on n'en avait pas vu depuis très longtemps.

C'est dommage, oui. Pas pour les dirigeants du Tour. Ni même pour les coureurs qui se sont enfermés dans une omertà qui les ravale au rang de mafia. C'est dommage pour la course. Pantani, Jullich, Ullrich ne se sont pas fait de cadeaux. Encore hier, ils ont couru à fond ce contre-la-montre sous la pluie qui n'intéressait personne. Ils se sont battus comme des chiens alors que bof, tout le monde a plutôt hâte que ça finisse.

Ce qu'a fait Pantani dans le Galibier, c'était absolument dantesque. Et Ullrich K.0. qui se relevait le lendemain pour attaquer dans la Madeleine, pour la seule beauté du geste, c'est la légende qui revivait sous la cendre des sales affaires.

On se demande comment ils peuvent être aussi grands sur leur vélo et aussi petits quand ils marchent à côté.

À part deux ou trois, ( Zulle, Dufaux ) les coureurs du Tour ont tenu tout le monde responsable de leurs présents malheurs, la police, la presse, les organisateurs. Les coureurs ont tout fait, menacer, dénoncer, insulter, du zèle, la grève, tout, sauf aborder le fond de la question : la dope. Aucune notion de faute, Aucun regret. Aucun débat en vue.

Ils devraient se méfier. Des fois, il suffit d'un rien. La pluie, tiens.

Si la pluie continue de tomber comme ça, ce qui reste du Tour se liquéfiera cet après-midi sur les Champs-Élysées presque déserts, comme une merde de chien mouillée.

Cet après-midi, on se posera forcément la question : est-ce la fin du Tour ? La fin pour toujours ?