LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 2 JUILLET 1998

 

Couscous banlieue

 

SAINT-DENIS

Même si elle est à portée d'injures de la gare Saint-Lazare, Saint Denis est une ville distincte de Paris. Quatre-vingt-dix mille habitants, un centre historique, une basilique trois étoiles au Michelin, quelques rues commerçantes et des cités autour, traversées par des autoroutes et le canal Saint-Martin si cher à l'inspecteur Maigret. Un taux de chômage de 17 %. Une population à forte majorité maghrébine et africaine. Il y a quatre restos-bars entre la station de métro et mon hôtel, tous tenus par des Algériens, tous très gentils d'ailleurs, et curieux du Canada : " Ti manges-tu le couscous au Canada mon ami ? "

Métro-boulot-foot, Saint-Denis est forcément aussi, en réaction, un repaire de beaufs du Front national de Le Pen, 15 % aux dernières élections.

Saint-Denis c'est aussi NTM, un groupe de rap, connu dans toute la francophonie. Demandez à vos enfants, connaissent sûrement. Rap branché et revendicateur de deux zonards d'ici, Bruno Lopez et Didier Starr qui viennent, l'un de la cité Allende, l'autre de la cité Montjoie, juste en face. Dans Suprême, leur dernier album, ils disent quelque part que " les Français se bouchent le nez devant les pourrissoirs des banlieues autour de Paname ", et ils parlent de " l'odeur de soufre qui émane de gens qui souffrent ". D'accord, c’est, pas Rimbaud, mais tout de même plus articulé que les croassements habituels... " Le foot me branche pas trop, dit Bruno, même si j'y jouais assez bien pour faire l'équipe nationale cadets... Bien sûr que les enfants de Saint-Denis s'identifient à Zidane comme les Noirs aux États-Unis s'identifient à Jordan, c'est bien pour rêver, mais ça s'arrête là. À 700 balles le billet, ils ont juste les moyens d'aller jouer au ballon sous la passerelle qui mène au Stade de France. Ou de vendre des joints pas loin, mais avec tous ces flics "...

Hier soir, au stade Pablo-Neruda où je suis allé jogger, à la limite de Saint-Denis et Saint-Ouen, il y avait trois autos stationnées dans le parking du stade, on venait de péter les vitres des trois, il y avait plein de verre à terre. Quand le stade s'appelle Pablo-Neruda, la rue qui y mène Marcel-Cachin, celle d'à côté David-Siqueros et le parc voisin Nelson-Mandela, à moins d'arriver de la lune, tu sais que t'es dans une municipalité rouge. Le maire communiste de Saint-Denis, M. Patrick Braouezec, a posé une seule condition quand est venu le moment de construire le Stade de France dans sa cour : " Faut pas que ça nous coûte un seul sou. "

Il rigole comme un fou, aujourd'hui, le maire de Saint-Denis. Il se retrouve avec un stade de 80000 places, deux nouvelles stations de métro, un pont sur le canal Saint-Martin qu'il demandait depuis longtemps, on a couvert l'autoroute A1 qui mène à Roissy, et dans l'environnement du stade, un nouveau grand complexe commercial, tout ça pour zéro cent. " Et quand les journalistes de L'Équipe viennent couvrir un match au Stade de France, ils commencent leur compte rendu en écrivant " Saint-Denis ", pensez si ça nous fait plaisir, nous qui tenons tant à ce qu'on ne nous confonde pas avec Paris... "

Le stade a été payé moitié par l'État, moitié par un consortium ( formé de Bouygues, de la Compagnie générale des Eaux et de Dumez ) qui a obtenu de l'État une rente de 20 millions de dollars par année à défaut d'autres revenus. Revenus pour l'instant très hypothétiques. Rien au programme après le Mondial, si ce n'est un concert des Stones, et de Johnny Hallyday.

Vous me voyez venir, M. Brochu ?

Un très beau stade. Je viens de le visiter. Avec un toit flottant. Ai-je vu vos yeux briller, M. Brochu ? Flottant, oui. Sur des aiguillettes en acier. De toute beauté. Je vous assure. Quatre-vingt mille places donc et les gradins très rapprochés qui mettent le spectateur quasiment sur la pelouse, c'est grand et en même temps intime, voyez ? Et 148 loges VIP. À dix minutes du centre-ville.

Je me suis permis de laisser votre numéro de téléphone au concierge, M. Brochu. Je lui ai parlé un peu des Expos. Il a tiqué sur le nom. Expos, Expos... selon lui, il faudrait trouver un nom auquel les Maghrébins de Saint-Denis pourraient plus facilement s'identifier.

J'ai une idée : les Couscous ? Mais faut pas qu’il y ait du cochon dedans. Jamais de cochon dans le couscous.