LA PRESSE, MONTRÉAL, JEUDI 2 AVRIL 1998

 

Le courrier du système

 

Nombreuses et parfois très vives réactions à la chronique sur la réinsertion ( des handicapés mentaux notamment ). On me reproche de manquer de nuances comme si j'avais dit que la réinsertion était, en elle-même, une aberration.

C'est drôle parce que c'est précisément le manque de nuances, autrement dit la réinsertion systématique au nom d'un principe, d'un programme, d'une directive, voire d'une école (lacanienne) qui m'a fait poser cette question que se posent de plus en plus de gens du réseau de la santé: et si on se trompait ?

Bien sûr qu'on ne se trompe pas en favorisant l'intégration sociale, professionnelle, familiale de la grande majorité des handicapés.

Mais c'est quoi l'idée de bousculer des presque grabataires sous prétexte d'améliorer leur qualité de vie ? Et si on ne faisait qu'ajouter à leurs souffrances en les bousculant ?

Bien sûr qu'il y a des schizos fonctionnels. Mais je vous parle de ceux qu'on renvoie dans la rue au nom d'une politique de réinsertion qui ne tient compte ni de leur grande fragilité ni du manque de ressources. Je parle de gens qui sont incapables de survivre dans la rue sans encadrement. Qui vont fatalement cesser de prendre leurs médicaments parce que c'est leur façon de nier leur maladie. Des gens qu'on prétend réintroduire dans la communauté, mais qui vont rapidement se retrouver dans un poste de police, puis en cure fermée, puis en cure ouverte, puis à nouveau dans la rue. À qui rend-on service ?

Mais non, madame Chose, je ne veux pas revenir à ce qu'il y avait avant, l'internement systématique, les électrochocs et les camisoles de force. Je ne veux rien, en fait. Je connais pas ça la maladie mentale, vous avez parfaitement raison.

Ce que je connais cependant, c'est la logique du système. De n'importe quel système. Que l'on parle de santé, de charité, de prévention, de protection (des enfants), de n'importe quoi, le système évolue toujours de la même façon.

Au début arrivent des gens avec des bonnes idées. Ou des bonnes intentions. Ou des nouvelles thérapies. Ou des nouvelles technologies. Ou tout ça en même temps. Ces gens-là organisent, planifient, normalisent une nouvelle façon de fonctionner. Voilà le système en place. Un système totalement dévoué aux gens qu'il doit servir. Au début. Sauf que très rapidement, fouille-moi pourquoi, le système cesse de servir et défendre les gens pour servir et défendre son propre appareil. Ses fonctionnaires. Ses normes. Son programme. Ses directives. .

Concrètement, cela veut dire qu'au début, on faisait faire un tour d'autobus au grand handicapé parce que ça lui faisait du bien...Plus tard, on lui fera faire ce même tour d'autobus parce que c'est au programme. Parce que c'est la norme. Parce que ça donne de la job à des préposés, et à un chauffeur d'autobus. Et si ce matin-là, le grand handicapé n'a pas envie d'aller faire un tour d'autobus, on s'en contrecrisse. Il n'a pas un mot à dire. C'est à l'horaire de sa réinsertion.

 

DOULOUREUX -

Plus volumineux courrier encore sur le suicide des jeunes. Je n'ai pas vraiment envie de revenir sur lit sujet, seulement remercier les lecteurs qui ont pris la peine de m'écrire qu'au fil des années, cette chronique leur avait plus souvent donné le goût de vivre que des idées noires. C'est généreux de me l'avoir dit à ce moment-ci. Je veux quand même distinguer la lettre de madame Lucie Charbonneau qui souhaite que mon soudain questionnement (lorsque j'ai appris qu'on avait retrouvé deux de mes chronique sur le suicide dans les affaires d'un jeune suicidé ) soit contagieux... Avec 1450 décès par année au Québec seulement, j'aimerais qu'on cesse d'écrire et de mettre en scène des conneries sur le suicide, films, romans, téléromans et première page de journaux. Voulez-vous redonner, s'il vous plaît, le numéro de Suicide Action Montréal, 723-4000.

 

LA BONNE ÉCOLE -

Les parents d'une école secondaire de Laval ont reçu la semaine dernière une lettre pour les aviser d'une activité parascolaire ( la visite d'un musée ) et des frais entraînés par cette activité. Rédigée dans un français laborieux, la lettre est pleine de fautes du genre :

- nous tenons à vous avisez ;

- cette activité seras ; le groupe devras ;

- petit visionement ;

- les frais ce montent...

On le voit, ce ne sont pas des petites fautes de frappe ou d'inattention. La lettre est cosignée par le directeur adjoint de l'école, et l'organisateur de l'activité qui doit bien-être prof de quelque chose. On imagine la stupéfaction des parents qui ont été nombreux à me faxer la lettre: " Oui monsieur, c'est dans cette école-là que nous envoyons nos enfants apprendre à écrire "

Plus sévèrement, Henry L. ajoute : Que voulez-vous que je dise après cela à ma fille qui est horrible en français ? Que ce n'est pas si grave finalement, qu'elle est moins nulle que quelques-uns de ses profs ?

 

TOUT À FAIT ! -

Vous devriez demander aux lecteurs de votre chronique ce qui les énerve le plus dans la vie. C'est fou comme les gens capotent pour rien, sur des petits trucs ridicules. On s'étonne, après, qu'il y ait des guerres. Moi c'est dans les avions, quand mon voisin s'empare de l'accoudoir, je le tuerais ! L'autre truc c'est quand Quenneville et son nouvel acolyte à la Soirée du hockey disent " Tout à fait " à toutes les phrases. Je deviens tout à fait fou. Vous ?

Moi, c'est les filles. Quand elles replacent leur brassière, en pinçant la baleine à deux mains et en se tortillant. Ça m'énarve !

 

GENTILS VOLEURS -

En fin de semaine des voleurs ont visité notre logement. Quand on est rentré, la désolation dans la salle à manger et la cuisine ! Tout à l'envers, nous étions atterrés. Notre petit garçon de trois ans et demi est monté en courant dans sa chambre, en est redescendu aussi vite, le visage confondu de bonheur. " Papa, papa, mes nounours sont là... " Éric, Montréal.

 

LA JOB -

Dialogue entre un père et sa fille de 4 ans aux soins intensifs d'un hôpital pédiatrique.

Le père, recueilli et gravé : Je t'aime.

La petite, presque agacée : Je sais.

Le père, qui fait semblant d'être piqué au vif ( et qui l'est un peu ): Tu le sais, tu le sais, comment peux-tu en être aussi certaine ?

La petite, avec l'air de dire ne me prends donc pas pour une conne: Je le sais, parce que c'est ta job.