LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 2 FÉVRIER 1985

 

Cette tendresse profonde...

 

"...cette tendresse profonde et généreuse que seul un pédé peut offrir. " Jean Genet ( Querelle de Brest )

 

Je suis arrivé avec mes croissants vers midi. Une odeur de café embaumait l'entrée. Sur le tapis où j'ai rangé mes bottes, il y avait une paire de patins. Au mur, deux grands posters, ceux d'Humphrey Bogart et de James Dean. Musique classique en sourdine, plantes dans un coin, et sur la table, la nappe était mise...

C'est ici, dans la cuisine ensoleillée de deux jeunes garçons new wave, qu'a commencé ce reportage, comme je souhaitais qu'il commençât : par une histoire d'amour.

Deux tourtereaux s'aimaient d'amour tendre. Exactement comme il est dit dans les romans-photos. À ce détail près que, dans les romans-photos, c'est elle et lui. Ici. C'est lui et lui. Serge et Gaétan.

Deux jeunes hommes. Vous vous en doutiez puisque c'est un reportage sur l'homosexualité. Mais j'insiste pareil, parce que, quand je vais vous les présenter, ce sera plus fort que vous, vous allez me demander : " Oui mais lequel qui fait la femme ? "... Ne rougissez pas ! C'est pas qu'on soit si bêtes, mais c'est qu'on voudrait tellement que ce soit comme dans le roman-photo !

Ou alors comme dans le film la Cage aux Folles. Deux hommes, dont un très efféminé. Là on comprend. C'est facile, celui qui crie tout le temps, l'hystérique, c'est la femme. L'autre, celui qui se rase, c'est l'homme...

Gaétan et Serge, c'est pas ça. Ils se rasent tous les deux. Ils ne crient pas ni l'un ni l'autre... C'est pas un couple gai de cinéma. C'est le couple gai ordinaire : deux hommes qui s'aiment. C'est pour ça qu'on dit qu'ils sont homosexuels, parce qu'ils aiment les hommes. Pas les hommes qu'ont l'air de femmes. Les hommes... Ça va, vous me suivez ? Je peux vous les présenter, vous ne me ferez pas honte ?

Alors Serge d'abord. 22 ans, originaire de Berthierville, vit à Montréal depuis cinq ans. Dans un visage régulier, des traits qui ont gardé la fraîcheur de l'enfance, et de longs cils qui lui font le regard très doux. Bref, beau. Je le lui dirai au cours de l'entrevue sans que ça l'embarrasse le moins du monde : il le sait. Il se fait cruiser assez souvent pour n'avoir aucun doute là-dessus.

Gaétan a 23 ans. Originaire de Québec, il vit à Montréal depuis trois ans. Séduisant aussi, mais au charme plus furtif. D'ailleurs ce matin, les deux sont plutôt pockés, pochés sous les yeux et barbes longues. Ils se sont couchés très tard, ils travaillent ensemble, de nuit, dans un café gai...

Ni l'un ni l'autre n'a d'écrit dans le front : " je suis gai ". Par contre, il suffit de les voir ensemble pour deviner que ces deux-là sont en amour par-dessus les oreilles. Complètement partis. Leurs silences surtout sont éloquents, comme souvent les amoureux, qui devant un étranger se parlent, du regard...

- Vous vous êtes rencontrés comment ?

- Cet été, rue Ontario. Je passais à bicyclette. Gaétan était assis dans les marches d'un escalier avec un ami. Je connaissais l'ami. Je me suis arrêté... Ça été instantané. On a su tout de suite que ce serait sérieux. On s'est retrouvé chez lui. On a fumé un joint. Plus tard dans la soirée on a baisé...

- C'était le 2 juillet, dit Gaétan.

- À deux heures de l'après-midi, précise Serge.

( Ces dernières précisions ne m'étaient pas destinées. Je vous les rapporte parce qu'il m'arrive d'être aussi perroquet qu'un magnétophone, mais en fait, à ce moment-là, Gaétan et Serge avaient oublié l'entrevue, ils jouaient à " te souviens-tu ? " un jeu que tous les amants pratiquent pour apprivoiser l'éternité )... Serge a continué...

- Le lendemain, c'était un dimanche, on est allé faire du vélo, necker au bord fleuve... Le soir on s'est ramassé au Garage (1) et quelques jours plus tard, j'ai demandé à Gaétan s'il voulait qu'on vive ensemble...

- Quand vous avez loué cet appartement, le proprio savait que vous étiez gais ?

- On ne le lui a pas dit directement mais c'était assez évident, on était ensemble pour le visiter... D'ailleurs, on a su après que, tout en étant straight, il préférait louer à des gais, parce que, selon lui, ils foutent moins le bordel...

( Un bon calcul à en juger par l'aménagement des lieux. L'appartement typique du Plateau : l'art de se faire du chaud avec du croche. )

- Vous habitez ici depuis six mois. Parlez-moi un peu de votre vie en commun...

- C'est le fun !

- Le fun, le fun... il doit bien y avoir des petites chicanes de temps en temps ?

- Ça arrive qu'on se tombe sur les nerfs, c'est normal, on vit ensemble, on travaille ensemble. Mais rien de grave...

- Le fric est en commun ?

- Oui. Ce n'est pas la fortune ! Ensemble, on dispose d'à peu près $275 par semaine... Ça fait que, quand on reçoit des amis à souper, c'est plus souvent au pâté chinois qu'au filet mignon ! Mais c'est correct. Le pâté chinois de Gaétan est superbe !

- Des projets ?

- On pense à des vacances en Grèce. On voudrait s'acheter une maison, une auto aussi...

( Peut-être vous étonnerez-vous de l'ampleur de ces projets, en regard de la modestie de leurs revenus... mais n'allez pas trop vite conclure qu'ils rêvent en couleur. Les gais ont bien sûr l'avantage de n'avoir pas à entretenir de famille, mais ils ont aussi un sens de l'économie domestique qui leur permet, à revenu égal, d'avoir un niveau de vie généralement supérieur aux straights. Je vous en reparlerai ).

- Une maison, une auto... ce sont là des projets qui supposent une longue cohabitation !

- On l'espère !

- Couraillez-vous ?

- Non. Pas par fidélité de principe. Mais parce qu'on aime ça de même.

- Vous vous voyez vieillir ensemble ?

- Oui...

- Parlant de vieillir, je me suis laissé dire que c'était un mot qui faisait plus freaker les gais que les autres...

- Moi, reconnais Serge, j'ai peur de ce que je vais avoir l'air à 45 ans...

Est-ce ma paranoïa ? Il m'a semblé qu'en disant cela, il me regardait comme on regarde une grosse araignée velue...

 

***

Gaétan m'a servi un quatrième café. Ça faisait deux heures que j'étais là. Machinalement j'ai relu mes notes, je suis tombé sur les premiers mots que j'avais notés : Bogart, Dean, nappe sur la table, plantes, musique classique en sourdine... Des mots qui ne me disaient plus rien mais je comprenais maintenant pourquoi je les avais notés : deux heures plus tôt, je m'en venais interviewer des... Martiens.

- Non seulement vous n'êtes pas des Martiens, mais je vous regarde, là... beaux zé jeunes, gais tant que vous voudrez, un peu new waves sur les bords... mais au fond, vous faites un petit couple super conventionnel ! Je viens même de remarquer, à l'instant, que vous portez des alliances...

Je vous ne jurerais pas qu'ils ont rougi. Mais dans le silence qui a suivi, dans la courte seconde où ils se sont regardés, j'ai très bien entendu ce qu'ils se sont dit..

Ils se sont dit que je n'avais rien compris. Et que ce serait trop long de m'expliquer que l'amour n'était pas straight ou gai, flyé ou quétaine, maladie ou convention.

L'amour c'est l'amour. Et on t'emmerde, vieux con.

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(1) Le Garage est la plus courue des discothèques gaies ( pour le moment, ça change tout le temps ). La plus trippante aussi.