LA PRESSE, MONTRÉAL, MARDI 2 FÉVRIER 1982

 

Mourir d'amour au sous-sol

 

Toute l'affaire a évidemment commencé aux États-Unis. Une très bonne affaire : le consommateur respectable est trop gêné pour entrer dans les sex-shops ? Qu'à cela ne tienne, les sex-shops entreraient chez le respectable consommateur. Il suffisait d'y penser. Sur le principe des soirées " Tupperware ", on a donc organisé des soirées de présentation et vente de " produits " érotiques à domicile. Après le bol à salade, le vibrateur anal pour titiller la prostate. On n'arrête pas le progrès, le commerce encore moins.

Commerce d'autant plus florissant qu'il vise bas : en proposant à l'homme de 40 ans, marié depuis 15 ans, la lotion miracle ou la pilule magique qui feront de lui un champion de la baise, on était assuré qu'il en achèterait trois caisses.

Le Canada s'est converti à cette mode il y a deux ou trois ans, à Vancouver. Sous le nom de " Love Nest ", un commerce itinérant de bébelles érotiques a écumé la côte Ouest, avant de vendre des " franchises " à Toronto et Montréal, où " Love Nest ", traduction oblige, est devenu le " Nid d'amour " !

Depuis un an, cinq soirs par semaine, des présentatrices de " Nid d'amour " ( elles sont 18 et seront bientôt 30 ) visitent les sous-sols des bungalows du Grand Montréal. Vous connaissez le principe : les Chapleau invitent leurs voisins les Trudel qui en parlent aux Cantin qui, etc, etc. Le soir dit, une vingtaine de personnes se ramassent dans le sous-sol des Chapleau...

Jeudi soir dernier, j'étais là. Ça se passait à Saint-Hubert. Comme je n'ai pas donné mon vrai nom à l'hôtesse, je ne la nommerai pas, non plus que ses invités.

***

Il y a tant de monde dans le sous-sol que je dois m'asseoir dans les escaliers. C'est une soirée assez importante pour que la présentatrice ait retenu les services d'un mannequin qui portera la lingerie. Rien d'osé cependant : surtout des robes d'intérieur, très quelconques, à $49.95. La seule fois où la jeune fille s'exposera un peu, c'est en présentant un babydoll qui fera s'étrangler bruyamment le petit comique de service. Mais précisons tout de suite qu'il n'y a aucune démonstration, aucun spectacle, pendant ou après la soirée. C'est vraiment l'atmosphère " Tupperware " avec, en plus, les ricanements et les grasses plaisanteries qu'on imagine.

Un petit tour de sous-sol pour vous présenter les invités : ils sont venus en couple, ils ont dans la quarantaine, ils représentent bien la petites-bourgeoisie de banlieue. Aucune gêne, les voix sont fortes, surtout celle de la grande rousse en face de moi. Elle a mis ses bagues, des grosses verrues d'or qui lui font des doigts pervers. C'est bien tout ce qu'elle a de pervers d'ailleurs. La présentatrice est en pantalon, petit chignon sur le haut de la tête; elle articule comme une hôtesse stagiaire de Québecair... On a envie de lui dire que c'est juste du cul qu'elle est en train de vendre, pas des régimes enregistrés d'épargne-retraite.

Et ça commence... La présentatrice sort du panier une petite culotte imitation léopard, la passe au monsieur à côté, qui la donne au suivant, ainsi de suite. D'autres petites culottes sortent du panier, de toutes les couleurs, des transparentes, des pas de fond, des brassières pas de bout, des jarretelles... Bientôt on aura tous notre petit chiffon cochon à la main... C'est dans ce temps-là que je regrette de ne pas avoir appris à me servir d'une caméra. J'aurais fait ce soir-là un film sur le ridicule et le désespoir à faire brailler les veaux...

Petites culottes d'homme aussi, imprimés de mots subtils au bon endroit : "Waow ! " - " Danger ! " - " Explosion ! ". Il y en a même une avec des yeux, une autre qui représente un éléphant avec gousset spécial pour loger la trompe. La grande rousse aura beaucoup de plaisir tout à l'heure à glisser son doigt dans le gousset et à l'agiter sous le nez de son époux... L'humour et l'amour, quelle belle paire !

C'est maintenant la présentation des huiles, lotions, savons, poudres et autres lubrifiants. De l'huile de musc, la présentatrice dira qu'elle change d'odeur selon les peaux et que si on n'aime pas cette odeur, c'est que l'on ne s'aime pas. Comment voulez-vous résister à un argument comme celui-là ? Parfois la ficelle est encore plus grosse : " Le baume de plaisir qui excite et relaxe en même temps ! ( faut le faire ! ) ... une cuillerée pour les prudents, trois pour les passionnés, plus de trois cuillerées... nous déclinons toute responsabilité. "

Tous ces produits, savons compris, sont évidemment mangeables. Sinon où serait le plaisir, je vous le demande ? On nous les a fait goûter, et ils goûtent la menthe, le miel, la cannelle, le clou de girofle... La crème de massage Kamasoutra, elle, goûte la vitamine E. C'est du moins ce que prétend la présentatrice. Je n'ai rien remarqué ; il faut dire que je suis très attardé sexuellement, je ne sais même pas ce que goûte la vitamine E... " Fan-tas-ti-que pour les vergetures et la grippe ", ajoute encore la dame, ce qui m'a paru très évident. J'ai cependant un peu plus de difficulté à la comprendre lorsqu'elle nous met en garde contre l'utilisation interne de la vaseline, avec un vibrateur par exemple... " La vaseline vient du pétrole, nous dit-elle en substance, le pétrole n'est pas soluble dans l'eau, et se dépose au fond du vagin qu'il faudra éventuellement cureter...." Ça ne me semble pas clair, mais ce n'est pas grave, la dame a heureusement une solution de rechange à nous proposer : la crème Muko, très douce, utilisée paraît-il par tous les gynécologues, qui gardaient le secret pour eux, évidemment.

Le plus gros vendeur des huiles et lotions c'est " La bombe de plaisir " qui retarde l'éjaculation. Et de nous citer " Master and Johnson " qui affirment que 80% des mâles éjaculent trop tôt..: Même moi je connaissais ce produit. Un ami médecin m'a déjà expliqué comment il agissait. C'est tout simplement un produit qui " gèle " localement. Un peu comme chez le dentiste. C'est un truc génial quand on y pense bien : en supprimant le plaisir, on évite qu'il arrive trop tôt !

Vinrent ensuite les accessoires. Les billes anales sont sans doute les plus amusantes d'entre eux. Il s'agit d'un chapelet de six billes enfilées sur une même corde et espacées d'un pouce ou deux. Elles sont introduites dans l'orifice prévu à cet effet ( en fait, je ne crois pas que l'orifice en question ait été prévu pour ça, mais vous comprenez ce que je veux dire ! ). Au moment de l'orgasme le partenaire tire joyeusement sur l'anneau... Je me suis imaginé l'opération et c'est la seule fois que j'ai souri dans la soirée.

La séance se termine dans le bourdonnement des vibrateurs en action. Électriques ou à batteries, mini ou gigantesques, à plusieurs vitesses ou seulement " high and low ", à têtes multiples ou torturées, en latex avec des picots ou le petit format semi-rigide qui rougit quand on l'agite ( de honte probablement ), le vibrateur anal, le vibrateur bucal, et celui qui ressemble à saint Nicolas et dont la tête oscille dans un mouvement rotatif, ils portent des noms aussi originaux que " l'ange ", " le baiser d'amour ", " chi-chi ", " l'enchanteur ",... mais ma grande déception, je l'avoue, c'est qu'il n'y en eût pas un en tupperware. Que j'aurais donc voulu, que j'aurais donc aimé...

J'ai oublié de vous dire qu'en pleine présentation des vibrateurs, le bébé des hôtes s'est mis à hurler. Son père est allé le chercher dans sa chambre, nous l'a amené dans le sous-sol et lui a donné le biberon. D'une main, le biberon. De l'autre il zigonait avec le " baiser d'amour ".

Je n'ai pas parlé des gadgets ordinaires : savons-pénis, chandelles de même configuration, plumes d'autruche, sous-vêtements mangeables, " en commençant par la fourche ", a précisé la présentatrice, livres, stylos, papier d'emballage, mitaines, brosses à dents, et autres petites disgrâces qui ont passé inaperçues dans cette soirée de grande misère.

La recette s'est montée à plus de $300 ce soir-là. C'est parait-il l'objectif minimum que doivent atteindre les présentatrices. $300 multipliés par les 30 présentatrices qui seront bientôt sur la route, multipliés par les cinq jours de la semaine, multipliés par... bref, nous investissons collectivement beaucoup dans l'épanouissement de notre sexualité. Mais j'ai comme le feeling qu'on s'y prend mal. Le feeling que le bébé qui était là, tout à l'heure va téter, toute son adolescence le petit lait de nos tabous. Même si on l'a initié très tôt, je crains que le cher ange ait bien besoin un jour de cours de rattrapage.