LA PRESSE, MONTRÉAL, SAMEDI 1 NOVEMBRE 1986

 

Le coeur qui lève

 

J'ai appris un nouveau mot cette semaine : vomissure. Moi je disais " le vomi " tout court. Mais les deux sont corrects, je viens de vérifier dans Le Petit Robert. D'ailleurs vomissement aussi. Le chien retourne à son vomissement, c'est dans la Bible, parait que ça veut dire : l'homme retourne à ses erreurs. Des fois j'ai l'impression que la Bible a été écrite par un flic. Enfin, c'est vrai quoi, pourquoi dire " le chien ", quand on veut dire l'homme ?

Passons. Donc, l'homme, parfois, vomit. Pour toutes sortes de raisons. Parfois parce qu'il a bu. Parfois sous le coup du stress. Sous le coup de la peur. Ou sous le coup, point. Et quand je dis poings... Mais peu importe la raison, observons que l'homme ne vomit généralement pas sur ses chaussures. Pas beaucoup plus loin, mais il y a quand même, dans " vomir ", l'idée d'une certaine projection.

Vous êtes bien d'accord monsieur le juge ? Vomir c'est renvoyer, cracher, sortir, expulser, rejeter. Se libérer d'une certaine façon. Bref, vomir est exactement le contraire d'étouffer... De fait, pour s'étouffer en vomissant, cela suppose, dans le gorgoton, un U-turn assez improbable chez un individu le moindrement conscient. Cela suppose qu'on réingurgite, par la trachée qui mène aux bronches, ce qui sort, à l'instant, du tube digestif, juste à côté... U-turn très improbable disais-je, s'il en était autrement, les toilettes des tavernes seraient tout le temps pleines de cadavres d'ivrognes...

Tout cela, j'insiste, chez un individu, le moindrement conscient. Évidemment, si l'individu en question a perdu la map au point d'inspirer ses vomissures, c'est une toute autre histoire.

Et aussi une toute autre histoire de savoir pourquoi il a perdu la map. Encore que ce soit là chose relativement courante. L'homme, effectivement, perd parfois connaissance sous le coup d'une vive émotion qui le saisit au coeur.

Et je dis le coup, mais ça peut être plusieurs.

 

***

De là à faire des funérailles nationales à la victime, c'était pas nécessairement une bonne idée. Deux ou trois huiles de la CSN se rendant à Pointe-au-Pic avec des fleurs... C'eût été un hommage plus habile que cette invasion de centaines de camarades syndiqués qui ont indisposé tout le village. Pas qu'ils se soient mal conduits, ou qu’ils aient manqué de dignité, mais il leur suffisait d’être étrangers. Et leur grand nombre même a été une incongruité... C'est délicat à souligner, mais il fallait comprendre que la personnalité de la victime se prêtait mal à ce grand déploiement. Entre le pleurer, voire s'indigner des circonstances de sa mort, entre cela et en faire un héros de la lutte finale... Même à Rome, on laisse au temps, le temps de faire les martyrs un peu plus blancs avant de les canoniser... À la Malbaie et à Pointe-au-Pic, où je connais des gens, on me rapporte qu'on s'est justement froissé de ce que des étrangers viennent canoniser Gaston " sous notre nez, quand tout le monde sait bien, ici, qu'il n'était pas un saint ".

Et qu'a voulu dire au juste Gérald Larose, quand il a dit " Gaston n'est pas mort " ? Nous avertissait-il que son cadavre allait encore beaucoup servir la cause ouvrière ? Cout'donc, le faites-vous exprès, à la CSN, de gâcher les occasions ?

Il n'y avait pourtant qu'à laisser faire. Surtout pas crier au meurtre, ni sortir les pancartes. Pas nécessaire. Y'avait déjà tout sur place : un mort pas clair, une petite odeur de vomi dans l'air, un conflit pourri et pour une fois, pourri juste d'un bord, je veux dire qu'à voir et entendre Malenfant cinq minutes, n'importe qui comprend tout de suite pourquoi ce conflit est pourri... Cette caricature d'arriviste, impudent et obstiné, d'une gluante vulgarité, a fait plus pour le mouvement syndical en cinq minutes d'antenne, au Point, que la CSN en cinq ans. Surtout les cinq dernières années...

J'oubliais, dans l'énumération des facteurs qui auraient teinté l'événement de la bonne couleur si la CSN ne s'était pas mêlé de conduire le deuil, j'oubliais la présence des journalistes de toute la province, et nuance importante, journalistes qui se sentaient un peu coupables, plus ou moins consciemment de ne s'être jamais occupés de ce conflit avant qu'il y ait un mort...

Je vous assure, il n'y avait qu'à laisser aller l'affaire. Dire à Larose de se taire... Cout'donc, serait-ce qu'il ne reste plus un seul trotskyste à la CSN, ou à la rigueur un vieux jésuite un peu tordu au fond d'un bureau, pour leur expliquer que c'est pas toujours le temps d'aller au combat en pancartes et en gros sabots ?

Gaston n'est pas mort ? Mais si, mais si il est mort. C'est même vous qui l'avez enterré, M. Chose.

***

 

Cela dit, même si je ne suis pas d'accord avec ce deuil à grand déploiement syndical, je ne veux pas être mêlé, non plus à ceux nombreux qui, ce matin, y voient un scandale.

Restons calmes. Rappelons-nous que quand c'est un flic qui meurt, il y a aussi 2000 personnes à ses obsèques, et toujours un ministre de la Justice pas trop loin pour déclarer que le défunt est mort victime de son devoir. Et cela ne manque jamais non plus, il y a toujours aussi un directeur de la police qui profite de l'occasion pour glisser qu'il faudrait rétablir la peine de mort, ça nous ferait du bien... Or le lendemain, il ne se trouve personne pour dénoncer la récupération politique de ce qui n'est, après tout, qu'un accident de travail. On parle seulement de " vibrant hommage "...

 

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Reste, comme je vous disais tantôt, que j'ai appris un nouveau mot cette semaine. Vomissures. Comme vomi, vomissement. Le chien retourne à son vomissement, c'est dans la Bible. Paraît que cela veut dire que l'homme retourne à ses erreurs.

Mais je me demandais : quand il en meurt l'homme, serait-ce parce que la vie elle-même est parfois une erreur ?

Il n'y a rien dans la Bible là-dessus. Même quand on la lit plusieurs fois de bout en bout. Je vous assure... Faut pas croire, la Bible c'est comme la police, elle ne dit pas tout...